mardi 8 novembre 2016

Une entreprise à visage chrétien

Samuel Rouvillois, avec le parcours Perigot, La sagesse chrétienne : un enjeu pour l’entreprise, Paris : Presses de la Renaissance, 2016, 278 p., 15,90€.
Le parcours Perigot, fondé par François Perigot, président du CNPF de 1986 et 1994, est un groupe de grands dirigeants d’entreprise, qui se réunissent pour confronter leurs pratiques managériales aux valeurs portées par l’Évangile. Avec l’aide de Samuel Rouvillois, philosophe et théologien frère de la communauté Saint-Jean, ils interrogent la doctrine sociale de l’Église, en particulier Caritas in veritate, lettre encyclique du pape Benoît XVI et Evangelii Gaudium, exhortation apostolique du pape François.
Ensemble, ils reviennent sur les questions induites par la mondialisation et les techniques de communication apparues ces trente dernières années. L’accent est mis sur le partage des richesses, la mutualisation et la solidarité, l’éthique financière. La troisième partie est consacrée aux perspectives d’avenir, dans l’objectif de dessiner une économie à visage humain.
Cet ouvrage est à destination de ceux qui ont à exercer une responsabilité collective et qui souhaitent intégrer une dimension chrétienne et pleinement humaine à la gestion de leur entreprise. Il permet d’accéder à l’essentiel de la doctrine sociale de l’Église, enrichie par la réflexion et l’expérience de dirigeants qui tentent de l’appliquer au quotidien.

vendredi 4 novembre 2016

De la pudeur à l'amour de Inès Pélissié du Rausas

De la pudeur à l'amour
Inès Pélissié du Rausas
Paris, Le Cerf, 2016. 320 pages.


Ulysse, devant la belle Nausicaa, a une réaction pour le moins étrange : « il cassa dans la dense verdure un rameau bien feuillu qu’il donnerait pour voile à sa virilité… » À travers cette réaction apparemment anodine, Homère lève un voile sur le mystère de la sexualité humaine. Mystère de la personne qui refuse d’être considérée comme un objet, d’être « captée » par l’autre, d’être violée dans son intimité et qui donc se protège.
La pudeur ne trahit-elle pas une dimension métaphysique de la personne ?
C’est la thèse que défend ici Inès Pélissié du Rausas.

Poursuivant l’observation de la pudeur et de la sexualité chez les peuplades primitives et les tribus océaniques, comme dans la Bible, la littérature classique et l’histoire de la philosophie, l’auteur dégage une constante, une certitude quasi-scientifique : l’homme a un besoin infini d’être respecté, d’aimer et d’être aimé comme une personne.
C’est donc à une théologie de la pudeur que nous invite cet appel du coeur humain, en la révélant comme un écho lointain des origines où le corps était, en toute simplicité et vérité, le témoin fidèle de l’amour authentique entre les personnes.
Qui le comblera dans son désir ? La question reste ouverte.

Mariée et mère de cinq enfants, Inès Pélissié du Rausas est docteur en philosophie à l’université Paris IV-Sorbonne et enseigne à l’Institut de Théologie du corps. Elle est conférencière et auteur de nombreux ouvrages qui donnent aux parents les outils d’une éducation à l'amour éclairée par la théologie du corps et appuyée sur la psychologie de l’enfant.


Notes de l’éditeur

publication : Claude Tricoire - Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

La théologie du corps selon Jean-Paul II

La théologie du corps : l’amour humain dans le plan divin.
Jean Paul II ;  introduction, traduction et notes de Yves Semen.
Paris, Le Cerf, 2014. 784 pages.

Après le forum Wahou des 5 et 6 novembre prochain, faire une plongée dans l’œuvre de Jean-Paul III sur la théologie du corps.


Au-delà des traductions des homélies de Jean-Paul II sur le corps et l'amour humain, Yves Semen nous donne ici une traduction de l'ensemble des notes (rédigées avant l'élection de Karol Wojtyla comme pape) ainsi que toutes les catéchèses et interventions du Pape sur ce sujet. 
Yves Semen accompagne cette oeuvre de nombreuses notes et d'un vaste index (plus de 300 -thèmes commentés).

A noter : préfacée par le Cardinal Marc Ouellet, cette édition  contient, outre les 129 catéchèses prononcées, 6 catéchèses écrites par Jean-Paul II mais non prononcées (sur Tobie et le Cantique des Cantiques) ainsi que le Mémorandum de Cracovie (texte envoyé par Wojtyla à Rome en vue de l'encyclique Humanae Vitae, mais qui est parvenir trop tard pour servir de schéma à l'encyclique...)
[Note de l’éditeur]

jeudi 3 novembre 2016

Accompagner des personnes en soins palliatifs

François Buet, L'accompagnement spirituel de la personne en soins palliatifs, Paris : Nouvelle Cité, coll. Racines, 2016, 165 p., 17 €.
François Buet est prêtre du diocèse de Marseille et médecin en soins palliatifs. Auteur de Prier 15 jours avec Frère Luc, moine et médecin à Tibhirine, il a publié plusieurs ouvrages sur l'accompagnement global de la personne hospitalisée.
Dans son tout nouvel ouvrage, il revient sur l'importance de considérer le patient dans chacun des aspects de son être : physique, psychologique, social et spirituel. Ce livre s'adresse à tous, proches de malades comme visiteurs en hôpital ou médecins. Il reprend les principes essentiels de l'accompagnement spirituel et religieux. La bibliographie présente de nombreux titres, hiérarchisés selon leur importance.
Très intéressant dans le fond, le propos de François Buet est néanmoins desservi par la syntaxe peu soignée et un vocabulaire trop technique et un peu confus.

Hélène Biarnais
médiathèque Mgr Depery

jeudi 27 octobre 2016

Les curés font leur rentrée

Francis Aylies, Journal d'un curé de quartier, Bordeaux : éd. Le Festin, 2016, 149 p., 18 €.
Jean Mercier, Monsieur le curé fait sa crise, Paris : éd. Quasar, 2016, 174 p., 12 €.
La rentrée littéraire 2016 a vu la sortie de deux livres sur la prêtrise et la vie sacerdotale. Sur un ton différent, l'un étant un recueil de messages, l'autre un roman, et tous deux avec beaucoup d'humour, ces ouvrages soulignent les difficultés du quotidien des prêtres : les attentes démesurées de certains de leurs fidèles, leur solitude face aux problèmes, la conciliation des opinions parfois opposées de leurs paroissiens...

CouvCureQuartier.inddJournal d'un curé de quartier

Inspiré par le Journal d'un curé de campagne de Bernanos, Francis Aylies, curé de Bègles près de Bordeaux, réunit ici les courriers électroniques qu'il a adressés au Pape François de décembre 2015 à mars 2016. Sans réponse du Saint-Père, il lui dit tout l'espoir qu'il met en lui. Confronté à des cas difficiles, célébrant beaucoup d'enterrements, il lui confie ses moments de doute comme ceux qui le réconfortent dans un monologue à cœur ouvert.

 

Monsieur le Curé fait sa crise

Depuis sa sortie au mois de septembre, cet ouvrage est une heureuse surprise : une œuvre de fiction, écrite sur un ton moderne, qui montre l'Église sous un jour positif, loin de l'image surannée qui lui est souvent associée. Pourtant, sur le ton de l'humour c'est un sujet grave qui est abordé : la solitude et le mal-être des prêtres.
Le père Benjamin Bucquoy est le curé de la paroisse de Sainte-Marie-aux-Fleurs. Comme il se doit, tous les problèmes lui sont systématiquement soumis, des plus futiles aux plus graves. Un matin, rien ne va plus : Monsieur le curé a disparu.
Dans la galerie de portraits, nous reconnaissons des figures à la fois communes et touchantes : le jeune prêtre ambitieux, le curé qui veut vivre pleinement sa foi à travers une liturgie qu'il juge belle et qui porte du sens, mais qui ne fait pas l'unanimité dans sa paroisse, la paroissienne parfaite qui a la main-mise sur l'organisation du moindre événement, la personne éloignée de l'Église qui se convertit...
Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, évêque de Gap et d'Embrun, revient sur ce livre dans sa chronique Les dimanches du 25 septembre 2016 :

L'Autre Coran par Mondher Sfar

L’autre Coran
Mondher Sfar
Paris, Editions Sophonisbe, 2016. 436 pages.


Présentation des thèses de l’ouvrage

L'autre Coran est une étude critique qui aborde des domaines inédits : la théologie coranique, la nature de Dieu, la place du mal et de Satan dans la vie ici-bas et dans l'au-delà. Il nous fait découvrir aussi le point de vue des habitants de La Mecque, en développant les raisons qui les ont poussés à rejeter la prédication prophétique et à préférer leurs divinités. Se profilent alors, à travers les idées défendues par le Prophète arabe, des visées jihadistes qui veulent conquérir le monde par la terreur et le chaos.

L'Autre Coran invite à une remise en question de notre lecture et de notre compréhension du texte sacré de l'Islam. Il s'agit de déterminer la position du Coran vis-à-vis de la morale, de la justice, et de la distinction entre le bien et le mal. L'on découvre alors avec surprise que le Dieu du Coran privilégie sa Toute-Puissance au détriment de toute autre considération morale, de justice ou d'humanité. Le Dieu du Coran affiche même sa qualité d'un être agissant de façon arbitraire, et considère cette action comme un droit et comme justice. L'on comprend dès lors que le drame que notre monde vit de nos jours ne relève pas de la lutte entre civilisations, ou entre cultures, ou entre religions. Il relève de la morale et de notre représentation de l'homme et de la vie.

L'ultime question posée au Coran, - et qui devrait se poser pour toute idéologie – est : ce Coran s'engage-t-il du côté du bien et de l'homme, ou bien du côté du mal et contre l'homme ? Ce qui est étonnant, c'est que le Coran constitue, comme ce livre le démontre, une longue réponse à cette problématique de la morale. Mais l'on découvre que la réponse qu'il en donne ne va vraiment pas dans le sens auquel on a toujours cru jusqu'ici…

Pour mener cette enquête sur cette question essentielle du bien et du mal, l'auteur s'interroge tout d'abord sur la vraie identité et la vraie personnalité du dieu du Coran. La réponse nous est facilitée par les Beaux Noms que Dieu s'est donnés lui-même. Puis, vient l'évocation du rapport que ce Dieu a entretenu avec Satan, avec qui il a conclu effectivement un pacte pour agir contre l'humanité. Et l'on découvre aussi l'étrange décret formulé en toutes lettres par ce Dieu d'envoyer l'humanité entière, ainsi que les jinn, en Enfer.

Ce livre aborde plusieurs autres questions d'importance, notamment le récit de l'Exode selon le Coran où l'on découvre ses liens avec l'histoire et la mythologie égyptienne, notamment celle du mythe d'Osiris.

[source : note de l’éditeur]

L’auteur

Mondher Sfar, spécialiste du Coran est l’auteur entre autres de Le Coran, la Bible et l’Orient ancien, et du Coran est-il authentique ?

publication : Claude Tricoire - Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

mercredi 26 octobre 2016

Le retour de l'enfant prodigue : Méditation par le Père Nouwen

Le retour de l’enfant prodigue : revenir à la maison
Henri Nouwen
Québec,  Bellarmin, 1992. 176 pages

Un livre pour prolonger la méditation sur la miséricorde de Dieu.

Dans ce petit livre, Henri Nouwen, universitaire et conférencier reconnu nous dit comment il est passé d’une carrière universitaire prometteuse à la vie avec des personnes ayant un handicap intellectuel profond au sein de l’Arche fondée par Jean Vannier. Après vingt ans d’enseignement comme professeur dans les plus grandes universités américaines et une carrière d’écrivain, ce prêtre à l’approche de la de la cinquantaine, a traversé une crise spirituelle profonde en se posant la question suivante : « Est-ce que le fait de vieillir m’a rapproché de Jésus ? ». Et c’est dans la contemplation d’un tableau de Rembrandt Le retour de l’enfant prodigue que l’auteur trouvera sa véritable vocation. Cette expérience a donné un très beau livre : Le retour de l’enfant prodigue.

On connait tous le tableau de Rembrandt Le Retour de l’enfant prodigue qui illustre bien souvent la parabole que l’on trouve dans l’Evangile de saint Luc (15, 11-32). C’est devant ce tableau qui est au musée de l’Ermitage à Léningrad en Russie que l’auteur, Henri Nouwen a médité durant des heures entières.  Voici ce que perçoit le Père Nouwen du peintre :

«  Le peintre de ce tableau est un homme qui a fait dans sa vie l’expérience d’une immense solitude. Ayant vécu des pertes immenses et ayant été témoin de la mort de plusieurs proches, Rembrandt aurait pu devenir une personne amère, en colère et pleine de ressentiment. Au lieu de cela, il devint celui qui a pu peindre un des tableaux les plus intimes de tous les temps, Le retour du fils prodigue. Ce n’est pas là un tableau qu’il aurait pu peindre lorsqu’il était jeune et que tout lui réussissait. Non, car il ne fut capable de peindre la pitié d’un père aveugle que lorsqu’il eut lui-même tout perdu : tous ses enfants sauf un, deux de ses femmes, tout son argent, sa notoriété ainsi que la popularité dont il jouissait. C’est alors seulement qu’il fut capable de peindre ce tableau, et il le peignit depuis un endroit à l’intérieur de lui-même où il savait ce qu’était la miséricorde de Dieu. D’une certaine façon, ses pertes et ses souffrances l’avaient vidé, le rendant apte à accueillir pleinement et profondément la miséricorde de Dieu. Lorsque Vincent Van Gogh vit ce tableau, il s’exclama : « Vous ne pouvez peindre ce genre de tableau que lorsque vous êtes mort plusieurs fois. » Rembrandt ne put le faire que parce qu’il était mort tant de fois qu’il savait dorénavant ce que la miséricorde de Dieu signifie vraiment. »  (Henri Nouwen, Revenir à la maison ce soir, Bellarmin, 2009, pp. 37-38)

Cet ouvrage est donc le fruit de ses méditations. C’est son témoignage qu’il livre tout en commentant le tableau de Rembrandt : S'identifiant d'abord au fils prodigue en quête d'une figure paternelle, Henri Nouwen se reconnaît ensuite dans la figure du fils aîné, jaloux du pardon inconditionnel accordé à ce cadet volage et inconséquent, avant de se découvrir dans celle du père qui accueille sans juger.  Mais le  livre, comme la parabole de Jésus, se déplace  sur le Père rempli de miséricorde pour ses deux fils. Et c’est ce « Père » que Nouwen désire devenir et qu’il nous invite à imiter pour trouver notre vocation propre : il faut cesser d’être « le fils » pour devenir « le père ».

Le tableau de Rembrandt a été l’occasion pour le père Nouwen d’entrer profondément dans le cœur du Père miséricordieux de la parabole de Jésus.  Il reste à souhaiter qu’il en soit ainsi pour le lecteur.





Au début de l’ouvrage le Père Nouwen  nous dit pourquoi, selon lui, Rembrandt a été capable de saisir quelque chose de l’infinie miséricorde de Dieu :

«  Rembrandt a peint le tableau de l’enfant prodigue entre 1665 et 1667, à la fin de sa vie. Lorsqu’il était un jeune peintre, il était bien connu à Amsterdam et il recevait des commandes pour exécuter le portrait de tous les personnages importants de son époque. Il avait la réputation d’être arrogant et ergoteur, mais il était accepté dans les cercles des riches et des puissants de la société. Puis, progressivement, sa vie commença à se détériorer.
   D’abord, il perdit un fils,    puis il perdit sa première fille,   puis il perdit sa seconde fille,   puis il perdit sa femme,    puis, la femme avec laquelle il vivait, termina sa vie dans un hôpital      psychiatrique,   puis il se maria une deuxième fois et sa femme mourut,    puis il perdit tout son argent et sa notoriété,    et, juste avant de mourir lui-même, il fut témoin du décès de son fils Titus.

   Le peintre de ce tableau est un homme qui a fait dans sa vie l’expérience d’une immense solitude. Ayant vécu des pertes immenses et ayant été témoin de la mort de plusieurs proches, Rembrandt aurait pu devenir une personne amère, en colère et pleine de ressentiment. Au lieu de cela, il devint celui qui a pu peindre un des tableaux les plus intimes de tous les temps, Le retour du fils prodigue. Ce n’est pas là un tableau qu’il aurait pu peindre lorsqu’il était jeune et que tout lui réussissait. Non, car il ne fut capable de peindre la pitié d’un père aveugle que lorsqu’il eut lui-même tout perdu : tous ses enfants sauf un, deux de ses femmes, tout son argent, sa notoriété ainsi que la popularité dont il jouissait. C’est alors seulement qu’il fut capable de peindre ce tableau, et il le peignit depuis un endroit à l’intérieur de lui-même où il savait ce qu’était la miséricorde de Dieu. D’une certaine façon, ses pertes et ses souffrances l’avaient vidé, le rendant apte à accueillir pleinement et profondément la miséricorde de Dieu. Lorsque Vincent Van Gogh vit ce tableau, il s’exclama : « Vous ne pouvez peindre ce genre de tableau que lorsque vous êtes mort plusieurs fois. » Rembrandt ne put le faire que parce qu’il était mort tant de fois qu’il savait dorénavant ce que la miséricorde de Dieu signifie vraiment. »  (Henri Nouwen, Revenir à la maison ce soir, Bellarmin, 2009, pp. 37-38)

« Inspirée par le chapitre 15 de l’évangile de Luc , cette toile de 2,62m x 2,05m, peinte vers 1667, se trouve au musée de l’Ermitage à St Petersbourg. Très connue, cette œuvre a souvent été reproduite. Elle sert souvent de support catéchétique pour aborder le sacrement de la réconciliation. Quelquefois, et même assez souvent, on n’en regarde qu’une partie, se concentrant sur le groupe extraordinaire du père et de son fils, oubliant les autres personnages. Le Père Paul Baudiquey qui a longuement contemplé et commenté ce tableau écrit que, « pour lui, c’est le premier portrait « grandeur nature » pour lequel Dieu lui-même ait jamais pris la pose ». En effet, c’est bien ce groupe du père et de son fils qui attire l’attention et la retient longuement.
Rembrandt a une soixantaine d’année quand il peint cette œuvre. C’est un homme usé par les faillites et les deuils. C’est un homme sans fard, sans masque. Sa pâte picturale est à son image : brute, épaisse, creusée et recreusée, sans chercher à la rendre lisse. Rembrandt sait bien que la vie d’un homme n’est pas lisse, mais qu’elle a toutes les raisons d’être burinée au fil du temps. Cet homme qui pleure encore son propre fils, Titus, va mettre toute son intériorité à peindre ce père prodigue en miséricorde. Un visage ridé et presque aveugle, aux yeux usés d’avoir guetté l’improbable retour. Une stature arrondie, presque ovale, forme de mandorle d’un tympan roman, une stature de porche royal pour protéger l’enfant revenu. Le père décrit par la parabole et peint ici par Rembrandt n’est pas un père rigide, drapé dans sa droiture, enfermé dans une justice de purs. C’est un Père qui ne cesse de descendre vers nous, de se pencher vers nous, de guetter nos pauvres pas pour retourner vers lui, surveillant inlassablement nos chemins. Et lorsqu’il a la joie de nous voir retourner, ne fût-ce que d’un pas, vers lui, il n’a de cesse de nous accueillir tout près de lui comme un Père de tendresse. On commente souvent cette œuvre en parlant des deux mains du père : l’une serait plus masculine, l’autre plus féminine. Peut-être n’est-ce qu’une opinion. Mais on observe la même part de féminité ou de maternité du père dans l’attitude du fils qui vient se nicher contre le ventre paternel, attitude convenant plus à une mère qu’à un père. Cet homme redevenu enfant vient s’appuyer contre les entrailles matricielles à qui il doit sa renaissance.
Regardons maintenant le fils : il est peint comme une sorte de condamné, ses cheveux rasés comme un sorti de prison, sa tunique déchirée, un pied nu, l’autre à moitié (les pieds nus dans la peinture du 17ième siècle signifiant souvent l’attitude d’adoration prêtée aux anges), prosterné. Le vide d’une sandale nous permet de contempler qu’il a été nécessaire à ce fils de parvenir à cette pauvreté, de se sentir vide et vidé, pour trouver la force de vouloir échapper à ces emprisonnements et ainsi redevenir assez petit enfant pour se blottir tout contre son père, la tête nichée tout contre son corps. Enfin délivré de ses fausses richesses, celles de ses plaisirs, il peut maintenant comprendre la vraie richesse du Père : celle de son amour sans condition. Et le manteau royal posé sur les épaules du Père peut maintenant envelopper à nouveau le fils.
D’autres personnages apparaissent dans le tableau. Simples spectateurs, leur présence est moins intense. On a beaucoup écrit sur eux : qui sont-ils ? que pensent-ils ? Une chose est sûre, c’est qu’ils s’étonnent, tous. Celui qui nous interpelle le plus est cet homme qui reste drapé dans sa droiture, sa verticalité, exactement à l’inverse du Père qui renonce à sa droiture pour s’abaisser vers son fils. Il semble peiner à goûter la miséricorde infinie qu’il contemple pourtant. Sa sévérité pourrait bien nous faire penser à celle du fils revenu des champs. Mais qu’importe ? Quelle que soit son identité, il nous invite à nous interroger sur le regard que nous portons sur la miséricorde de Dieu, à quel point nous croyons à sa miséricorde et jusqu’à quel point elle nous émerveille et nous réjouit. De fait, on raisonne parfois comme le fils aîné, choqués par un Dieu qui pardonnerait aux pires pécheurs et semblerait moins aimer ses autres enfants vivant le plus possible dans la droiture. Mais refuser l’amour infini du Père, refuser d’entrer dans cette attitude de miséricorde, c’est refuser le Père tout entier. Et ce chemin est encore plus faux que le chemin du fils parti se tromper de richesses mais revenu à la source amoureuse du père prodigue en miséricorde. » (Extrait des premières pages de Le retour de l'enfant prodigue du Père Nouwen)

Henri Nouwen
Henri J. M. Nouwen (1932-1996) a été prêtre et écrivain catholique hollandais auteur d'une quarantaine delivres de spiritualité. Il fut aumônier de la Comunuauté de l'Arche et un grand ami de Jean Vanier.

Quelques œuvres
Adam
Compassion
Life of the Beloved
Le retour de l'enfant prodigue
Au cœur de ma vie, l'Eucharistie, 1995
Vivre sa foi au quotidien, 1996
Les trois mouvements de la vie spirituelle, 1998 (Reaching Out, 1974)
La voix intérieure de l'amour : de l'angoisse à la libertê, 2000 (The Inner of Love, 1996)