jeudi 4 juin 2020

Père César de Bus bientôt canonisé


Père César de Bus (1544-1607)

Le père César de Bus, fondateur des Doctrinaires, sera prochainement canonisé

Le bienheureux César de Bus, fondateur de la congrégation des Pères de la Doctrine chrétienne, aussi appelés les Doctrinaires, sera proclamé saint, a annoncé le Vatican mercredi 27 mai. La congrégation des causes des saints a reconnu un miracle survenu en 2016.

OURCE GALLICA.BNF.FR / BNF 

 « Cette grande figure du passé a vraiment poussé les vertus évangéliques jusqu’à l’héroïsme, et elle est vraiment digne d’éloge. » C’est par ces mots que Paul VI décrivait César de Bus (1544-1607), fondateur des Pères de la doctrine chrétienne, pendant la messe de béatification de ce prêtre originaire du sud de la France, le 25 avril 1975. Près d’un demi-siècle ans après cette béatification, le pape François a ouvert la voie vers sa canonisation en autorisant la Congrégation des causes des saints à reconnaître un miracle obtenu par son intercession. La décision a été annoncée mercredi 27 mai

Le miracle obtenu par l’intercession du bienheureux César de Bus serait survenu en 2016. Une jeune femme aurait guéri d’une « méningite chez un patient souffrant d’une hémorragie cérébrale », à Salerno, en Italie. Les Pères de la doctrine chrétienne possèdent une communauté dans cette ville, proche de Naples. Ils ont pris l’initiative de confier la jeune femme à l’intercession du bienheureux César de Bus.

Un artisan de la catéchèse
S’il a prêché jusqu’à la fin de sa vie, bien qu’affaibli et aveugle, ce natif de Cavaillon s’est d’abord essayé au métier des armes, alors que sévissent les guerres de religion. Trois rencontres l’ont aidé à se convertir : le sacristain de la cathédrale de Cavaillon Louis Guyot, le jésuite Pierre Péquet ou encore Antoinette Réveillade, « analphabète, semble-t-il, elle allait jusqu’à supplier César de Bus de lui faire la lecture de vies de saints, lui donnant ainsi l’occasion de réfléchir et de prier », expliquait le pape Paul VI lors de la béatification.
Ordonné prêtre en 1582, il part annoncer l’Évangile à différentes populations, selon plusieurs méthodes. Il adopte un langage simple, immédiat et familier et porte « une attention particulière aux petits et aux pauvres, à la suite des décrets du concile de Trente et de l’exemple de saint Charles Borromée », explique le décret de la Congrégation des causes des saints.
Pour rendre son enseignement attrayant et accessible, le père César de Bus utilise un langage simple et se sert de chansons, de poèmes et de panneaux représentant des scènes de l’Évangile qu’il peignait lui-même.
Dix ans après son ordination, César de Bus fonde la congrégation des Pères de la doctrine chrétienne à L'Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse). Cette société de prêtres choisit de se consacrer essentiellement au catéchisme. Ensemble, ils édictent une Petite doctrine et une Grande doctrine. La première s’adresse principalement aux enfants, à ceux qui ne connaissent pas Jésus ou aux pauvres. La seconde est une plus large explication de la foi.


Bibliographie à la bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

DIOCESE D’AVIGNON. – César de Bus : images de sa vie. – Cavaillon, Diocèse d’Avignon, 1975. 30 pages.

PREVITALI, Baptiste. – Le vénérable César de Bus :catéchiste et fondateur de la doctrine chrétienne d’Avignon (1544-1607). –Torino, Tipografia Fratelli Scavaraglio, 1966. 64 pages.

Publication : Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

mardi 2 juin 2020

Louis Massignon, le catholique musulman



Louis Massigon. Le «catholique musulman»,
de Manoël Penicaud,
Bayard, 2020. 431 p., 23,90 €





Description

Surnommé le « catholique musulman » par Pie XI, Louis Massignon
est un grand témoin et acteur du xxe siècle. Professeur au Collège
de France, islamologue, historien, linguiste, sociologue, militaire,
aventurier, écrivain, homme engagé… sa vie offre une amplitude
exceptionnelle et en fait l’un des plus fascinants savants français
du siècle dernier. Cet islamologue catholique a joué un rôle majeur
n faveur d’une meilleure reconnaissance de l’islam, dans le monde
académique comme dans la société civile. Il a ainsi dédié sa vie de
chercheur et de croyant à la compréhension de cette religion autre,
déjà mal perçue à l’époque. Il est aussi et avant tout un grand mystique dont la spiritualité est fondée sur la notion d’hospitalité : « Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son
hôte. » Enrichie de nombreux documents visuels inédits, cette biographie redonne toute la modernité et l’importance qu’il mérite à cet extraordinaire « passeur interreligieux ».



BIOGRAPHIE : Louis Massignon, islamologue de renom et catholique fervent

Cette biographie est importante à plusieurs titres. Elle permet, à une époque où le dialogue islamo-chrétien est souvent à la peine, de s’intéresser à nouveau à celui que Pie XI surnommait le «catholique musulman» et que Jacques Berque désignait comme le «cheikh admirable». Accessible à tous, elle offre un regard renouvelé sur l’itinéraire de ce personnage complexe, grâce à l’apport de sources qui n’étaient pas disponibles jusqu’à présent. Ses huit chapitres approfondissent les huit facettes du personnage en s’attachant à faire émerger les influences, les tournants et les ruptures dans sa vie et à révéler la manière dont il a été «agi» par l’objet de ses recherches, notamment le persan soufi Mansur al-Hallaj. Enfin, ce livre est riche de nombreux documents visuels inédits (issus pour la plupart de la collection de la famille Massignon) qui contribuent à éclairer les événements et les lieux emblématiques de ce fascinant savant et mystique français.


Petite biographie de Louis Massignon




Louis Massignon (25 juillet 1883 à Nogent-sur-Marne - 31 octobre 1962) est un universitaire et islamologue français.

Cet auteur d'une thèse sur la vie du soufi Mansur al-Hallaj, crucifié à Bagdad en 922, n'est pas seulement l'un des plus grands islamologues du XXe siècle, mais aussi l'un des maîtres de la langue française. Sa langue est d'une rare beauté. Il a occupé, provisoirement, le 15 juin 1919 la chaire de sociologie et sociographie musulmanes au Collège de France. Une chaire qu'il va occuper définitivement à partir de janvier 1926 jusqu'en 1954 après la retraite de son prédécesseur Alfred Le Chatelier, le créateur de cette chaire. Il fut également directeur d'études à l'École pratique des hautes études (EPHE).

Massignon a consacré de longues années à la rédaction de sa thèse qui témoigne d'une grande rigueur scientifique et d'un souci exemplaire d'objectivité pour une matière aussi délicate et sensible que la mystique au sens large, la mystique musulmane en particulier.

Il fut aussi un des principaux acteurs de l'établissement d'un dialogue entre l'islam et l'Église catholique dont l'impact très positif figure dans le concile du Vatican II Nostra Ætate l'année même de sa mort en 1962. S'il est resté attaché durant toute sa vie au catholicisme, on lui a parfois reproché un certain syncrétisme qui l'a fait qualifier par le pape Pie XI de « catholique musulman



Publication : Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles 

lundi 1 juin 2020

Pauline Jaricot sur la voie de la béatification


Pauline Jaricot (1799-1862)


Pauline Jaricot, pionnière de la solidarité dans l’Eglise

Un dimanche de Carême 1816. À la fin de la messe, l’abbé Würtz, qui vient de prêcher sur les illusions de la vanité, est interpellé par une jeune fille au visage avenant, habillée avec élégance. « En quoi consiste la vanité coupable ? », lui demande-t-elle. « Pour certains, lui répond-il, elle est tout entière dans l’amour qui retient le cœur captif, quand Dieu l’invite à s’élever plus haut. » La jeune fille en robe de taffetas en est tout ébranlée.
Son nom ? Pauline-Marie Jaricot. Née à Lyon le 22 juillet 1799 dans une famille de soyeux aisés, Pauline a vécu une enfance choyée, puis mené une vie mondaine, entourée d’attentions et de flatteries. À l’automne 1814, elle a pourtant connu sa première grande épreuve ; une mauvaise chute a mis sa vie en danger. Elle s’en est sortie, mais sa mère est morte peu après.
Si, ce jour de 1816, l’austère prédication la touche, c’est que la benjamine du foyer Jaricot a « un immense besoin » de Dieu et prend pour elle les paroles du P. Würtz. Après s’être confessée à lui, elle le choisit comme directeur spirituel et décide « de renoncer aux manières, aux plaisirs, aux pensées que le monde consacre et que Jésus-Christ déteste ».
Mise en place d’une organisation de récolte de dons
Finies, donc, toilettes et bijoux. Elle a 17 ans et passe d’une religion de conformisme social à une pratique qui prend au sérieux l’Évangile. Habillée comme les ouvrières de la soie, elle consacre désormais tout son temps à venir en aide aux malades, aux nourrissons abandonnés, aux prostituées et, le jour de Noël 1816, fait dans l’intimité vœu de virginité devant la Vierge de Fourvière, avant de s’engager aux Rameaux à devenir servante du Christ. Son seul désir désormais : s’anéantir en Lui, donner sa vie par amour pour Lui, prendre part à sa souffrance…
Elle n’en demeure pas moins femme d’initiative. En 1819, elle décide d’engager ses compagnes – des ouvrières qu’elle a rassemblées dans une association, les « Réparatrices du Cœur de Jésus inconnu et méprisé » – au service des missions lointaines.
Informée par son frère Philéas, qui deviendra prêtre, que celles-ci ont besoin de financement, elle imagine un soir d’automne une organisation très simple pour collecter « le sou de la mission » : constituer des groupes de dix personnes qui récitent une prière quotidienne, font une offrande hebdomadaire, et s’engagent à former un nouveau groupe de dix personnes… et ainsi de suite.

Création de l’oeuvre du Rosaire vivant
La formule, expérimentée dans les quartiers populaires de Lyon, s’étend rapidement. Les sommes collectées sont remises essentiellement aux Missions étrangères de Paris… En 1822, la collecte, terreau de l’aventure missionnaire lyonnaise et premier maillon des Œuvres pontificales missionnaires, s’institutionnalise sous le nom d’Association de la Propagation de la foi.
Tenue à l’écart, Pauline se met alors, à 23 ans, à rédiger d’une traite L’Amour infini dans la divine eucharistie, méditation dans laquelle elle exalte ce cœur à cœur avec Jésus tant recherché et l’océan de tendresse du Créateur pour ses créatures, clame son désarroi de voir « ce malheureux siècle des sens, qui ne sait plus rien découvrir, plus rien comprendre des choses de Dieu », et propose un « remède » : « Que nos sens soient vaincus par le cœur et que notre cœur soit à son tour vaincu par l’amour de Jésus-Christ. » « Ah, si vous saviez aimer ! », lance-t-elle au passage aux prêtres.
Les longues heures passées devant le tabernacle ne la détournent cependant pas longtemps des plus pauvres dont la misère est à ses yeux autant spirituelle que matérielle. En 1826, elle fonde l’œuvre du Rosaire vivant. Cette fois encore, le principe est simple. Des groupes de quinze personnes se retrouvent une fois par mois et s’engagent à réciter quotidiennement une dizaine de chapelet en méditant plus particulièrement l’un des mystères de la vie du Christ sous le regard de Marie.

Maison de Lorette
Des circulaires font le lien entre les groupes, qui disposent aussi du Petit catéchisme du Rosaire rédigé par Pauline. Les « associés » unis entre eux et unis à Dieu par Marie forment ainsi une véritable chaîne de prière qui s’étendra rapidement au-delà des frontières. Karol Wojtyla priera ainsi le Rosaire vivant dans les années 1930 sans connaître alors son initiatrice, dira-t-il en 1986, lors de sa visite à Lyon.
Jusqu’à la fin de sa vie, Pauline veillera sur cette œuvre de prière. Quelques années plus tard, installée à mi-versant de Fourvière dans une grande maison baptisée Lorette, où quelques compagnes, les Filles de Marie, mènent une vie religieuse et où elle reçoit les missionnaires venus chercher de l’aide aussi bien que les pauvres du quartier, Pauline, qui vit en première ligne la révolte des canuts, se fixe une nouvelle mission : la réconciliation sociale. Durant dix années, malgré une santé fragile et une guérison quasi miraculeuse, elle réfléchit à ce qu’elle appellera « l’œuvre des ouvriers ».
En 1845, elle imagine un montage financier pour remettre en marche des forges dans le Vaucluse et y mener une expérience d’économie sociale fondée sur les valeurs chrétiennes. Celle-ci n’aura qu’un temps. L’usine, placée sous le patronage de Notre-Dame des Anges, fait en effet rapidement faillite. L’échec est total, mais, comme le dira Jean-Paul II, la tentative « préparait mystérieusement un renouveau dans l’engagement social de l’Église, qui sera développé dans l’encyclique de Léon XIII Rerum novarum ».

Symbole du renouveau religieux du XIXe siècle
En attendant, victime d’escrocs, Pauline perd dans cette affaire sa fortune et son crédit personnel. Dès 1853, abandonnée de tous ou presque, calomniée, elle s’inscrit au rôle des indigents de sa paroisse. Elle meurt le 9 janvier 1862, « pauvre de Marie » comme elle l’avait tant désirée.
Réhabilitée bien des années plus tard, elle a été proclamée vénérable en février 1963 par Jean XXIII, et nombreux sont ceux qui lui ont rendu hommage lors de l’inauguration de la maison de Lorette à l’Ascension 2005. Celle qui fut emblématique du renouveau religieux du XIXe siècle n’en demeure pas moins une figure à part. Bien avant Vatican II, Pauline Jaricot avait découvert le sacerdoce universel, celui qui est donné à chaque baptisé.







samedi 30 mai 2020

Charles de Foucauld bientôt canonisé


Charles de Foucauld (1858-1916)




Biographie de Charles de Foucauld


1. Enfant d'une famille chrétienne (1858 à 1873)

Charles est né en France, à Strasbourg, le 15 septembre 1858 et il a été baptisé deux jours après sa naissance.
« Mon Dieu, nous avons tous à chanter vos miséricordes : Fils d'une sainte mère, j'ai appris d'elle à Vous connaître, à Vous aimer et à Vous prier : Mon premier souvenir n'est-il pas la prière qu'elle me faisait réciter matin et soir : "Mon Dieu, bénissez papa, maman, grand-papa, grand-maman, grand-maman Foucauld et petite soeur" ?… »
Mais, maman, papa et grand-maman Foucauld meurent en 1864. Le grand-père prend chez lui les deux enfants : Charles (6 ans) et Marie (3 ans).
« J'ai toujours admiré la belle intelligence de mon grandpère dont la tendresse infinie entoura mon enfance et ma jeunesse d'une atmosphère d'amour dont je sens toujours avec émotion la chaleur. »
Le 28 avril 1872, Charles fait sa Première Communion. Il est confirmé le même jour.

2. Jeune dans un monde sans Dieu (1874 à 1876)

Charles est intelligent et il étudie facilement. Il aime beaucoup les livres, mais il lit n'importe quoi.
« Si je travaillais un peu à Nancy c'est parce qu'on me laissait mêler à mes études une foule de lectures qui m'ont donné le goût de l'étude, mais m'ont fait le mal que vous savez… »
Peu à peu, Charles s'éloigne de la foi. Il continue à respecter la religion catholique, mais il ne croit plus en Dieu.
« Je demeurai douze ans sans rien nier et sans rien croire, désespérant de la vérité, et ne croyant même pas en Dieu, aucune preuve ne me paraissant assez évidente. »
« A 17 ans j'étais tout égoïsme, tout vanité, tout impiété, tout désir du mal, j'étais comme affolé… »
« J'étais dans la nuit. Je ne voyais plus Dieu ni les hommes : Il n’y avait plus que moi. »

3. Militaire sans conviction (1876 à 1882)
Après deux ans d'études à l'École Militaire, Charles est officier. Son grand-père vient de mourir et Charles reçoit tout l'héritage. Il a 20 ans.
Pendant plusieurs années, Charles va chercher son plaisir dans la nourriture et dans les fêtes. On l'appelle alors le  « Gros Foucauld ».
« Je dors longtemps. Je mange beaucoup. Je pense peu. »
Mais en octobre 1880, Charles est affecté en Algérie. L'Algérie lui plaît et ses habitants l'intéressent.
« La végétation est superbe : palmiers, lauriers, orangers. C'est un beau pays ! Pour moi, j'en ai été émerveillé : au milieu de tout cela des arabes en burnous blancs ou vêtus de couleurs vives, avec une foule de chameaux, de petits ânes et de chèvres, qui sont de l'effet le plus pittoresque. »
Mais pour une affaire de femme, Charles refuse les conseils de ses Supérieurs. On lui enlève son emploi.
A peine arrivé en France, il apprend que son régiment est envoyé en Tunisie.
« Une expédition de ce genre est un plaisir trop rare pour le laisser passer sans tâcher d'en jouir. - On m'a bien replacé en Afrique, comme je l'avais demandé, mais pas tout à fait dans le régiment que je voulais. Je fais partie d'une colonne qui manoeuvre sur les hauts plateaux, au Sud de Saïda. - C'est très amusant : la vie de camp me plaît autant que la vie de garnison me déplaît . J'espère que la colonne durera très-longtemps ; quand elle sera finie, je tâcherai d'aller ailleurs où on se remue. »
Le 15 janvier 1882, les 'colonnes' sont finies et Charles est de nouveau dans une caserne.
« Je déteste la vie de garnison… j'aime bien mieux profiter de ma jeunesse en voyageant ; de cette façon au moins je m'instruirai et je ne perdrai pas mon temps. »
Et le 28 janvier 1882, il envoie sa démission de l'armée.

4. Voyageur sérieux (1882 à 1886)
Charles décide alors de s'installer à Alger pour préparer ses voyages.
« Ce serait dommage de faire d'aussi beaux voyages, bêtement et en simple touriste : je veux les faire sérieusement, emporter des livres et apprendre aussi complètement que possible, l'histoire ancienne et moderne, surtout ancienne, de tous les pays que je traverserai. »
Le Maroc est tout proche, mais il est interdit aux Européens. Charles est attiré par ce pays très peu connu. Apres une longue préparation de 15 mois, Charles part au Maroc avec le Juif Mardochée qui sera son guide.
« En 1883, sur les terres du sultan, l'Européen peut circuler au grand jour et sans danger ; dans le reste du Maroc, il ne peut pénétrer que travesti et au péril de sa vie : il y est regardé comme un espion et serait massacré s'il était reconnu. Presque tout mon voyage se fit en pays indépendant. Je me déguisai dès Tanger, afin d'éviter ailleurs des reconnaissances embarrassantes. Je me donnai pour Israélite. Durant mon voyage, mon costume fut celui des Juifs marocains, ma religion la leur, mon nom le rabbin Joseph. Je priais et je chantais à la synagogue, les parents me suppliaient de bénir leurs enfants… »
« A qui s'informait de mon lieu de naissance je répondais tantôt Jérusalem, tantôt Moscou, tantôt Alger. »
« Demandait-on le motif de mon voyage ? Pour le musulman, j'étais un rabbin mendiant qui quêtait de ville en ville; pour le Juif, un Israélite pieux venu au Maroc malgré les fatigues et dangers, pour s'enquérir de la condition de ses frères. »
« Tout mon itinéraire a été relevé à la boussole et au baromètre. »
« En marche, j'avais sans cesse un cahier de cinq centimètres carrés caché dans le creux de la main gauche ; d'un crayon long de deux centimètres qui ne quittait pas l'autre main, je consignais ce que la route présentait de remarquable, ce qu'on voyait à droite et à gauche ; je notais les changements de direction, accompagnés de visées à la boussole, les accidents de terrain, avec la hauteur barométrique, l'heure et la minute de chaque observation, les arrêts, les degrés de vitesse de la marche, etc. J'écrivais ainsi presque tout le temps de la route, tout le temps dans les régions accidentées. »
« Jamais personne ne s'en aperçut, même dans les caravanes les plus nombreuses ; je prenais la précaution de marcher en avant ou en arrière de mes compagnons, afin que, l'ampleur de mes vêtements aidant, ils ne distinguassent point le léger mouvement de mes mains. La description et le levé de l'itinéraire emplissaient ainsi un certain nombre de petits cahiers. »
« Dès que j'arrivais en un village où il me fût possible d'avoir une chambre à part, je les complétais et je les recopiais sur des calepins qui formaient mon journal de voyage. Je consacrais les nuits à cette occupation. »
« Pendant le court séjour à Tisint, je fis plusieurs connaissances : tous les hadjs voulurent me voir. Pour le seul fait que je venais d'Algérie, où ils avaient été bien reçus, tous me firent le meilleur accueil; plusieurs, je le sus depuis, se doutèrent que j'étais Chrétien; ils n'en dirent mot, comprenant mieux que moi peut-être les dangers où leurs discours pourraient me jeter. »
« En arrivant à Agadir, je descendis chez le Hadj Bou Rhim. Je ne puis dire combien j'eus à me louer de lui, ni quelle reconnaissance je lui dois : il fut pour moi l'ami le plus sûr, le plus désintéressé, le plus dévoué ; en deux occasions, il risqua sa vie pour protéger la mienne. Il avait deviné, au bout de peu de temps, que j'étais chrétien ; je le lui déclarai moi-même dans la suite : cette preuve de confiance ne fit qu'augmenter son attachement. »
Pendant 11 mois, Charles a souvent reçu des injures et des cailloux. Plusieurs fois il a même risqué d'être tué.
Le 23 mai 1884, un pauvre mendiant arrive au poste frontière de l'Algérie. Il est pieds nus, maigre et couvert de saleté. Ce pauvre Juif s'appelle Charles de Foucauld.
« Cela a été dur, mais très intéressant, et j'ai réussi ! »
Le monde scientifique de l'époque est enthousiasmé par le travail de Charles : une véritable exploration ! Il a parcouru 3000 km dans un pays presque inconnu. C'est la gloire !

5. Chercheur de Dieu (1886 à 1890)
Mais Charles ne s'intéresse pas à cette gloire. Il quitte l'Algérie et s'installe près de sa famille à Paris. Il a 28 ans.
« Au commencement d'octobre de cette année 1886, après six mois de vie de famille 15, pendant que j'étais à Paris, faisant imprimer mon voyage au Maroc, je me suis trouvé avec des personnes très intelligentes, très vertueuses et très chrétiennes; en même temps, une grâce intérieure extrêmement forte me poussait : je me mis à aller à l'église, sans croire, ne me trouvant bien que là et y passant de longues heures à répéter cette étrange prière: "Mon Dieu, si Vous existez, faites que je Vous connaisse !" »
« Mais je ne Vous connaissais pas… »
« Oh ! mon Dieu comme Vous aviez la main sur moi, et comme je la sentais peu ! Que vous êtes bon ! Que vous êtes bon ! Comme Vous m'avez gardé ! Comme Vous me couviez sous vos ailes lorsque je ne croyais même pas à Votre existence ! »
« Par la force des choses, Vous m'aviez obligé à être chaste. C'était nécessaire pour préparer mon âme à recevoir la vérité : Le démon est trop maître d'une âme qui n'est pas chaste. »
« En même temps Vous m'aviez ramené dans ma famille où j'ai été reçu comme l'enfant prodigue. »
« Tout cela c'était Votre oeuvre, mon Dieu, Votre oeuvre à vous seul... Une belle âme Vous secondait, mais par son silence, sa douceur, sa bonté, sa perfection... Vous m'avez attiré par la beauté de cette âme. »
« Vous m'avez alors inspiré cette pensée : "Puisque cette âme est si intelligente, la religion qu'elle croit ne saurait être une folie.
Etudions donc cette religion : prenons un professeur de religion catholique, un prêtre instruit, et voyons ce qu'il en est, et s'il faut croire ce qu'elle dit." »
« Je me suis alors adressé à l'Abbé Huvelin. Je demandais des leçons de religion : il me fit mettre à genoux et me fit me confesser, et m'envoya communier séance tenante... »
« S'il y a de la joie dans le ciel à la vue d'un pécheur se convertissant, il y en a eu quand je suis entré dans ce confessionnal ! »
« Que vous avez été bon ! Que je suis heureux ! »
« Moi qui avais tant douté, je ne crus pas tout en un jour; tantôt les miracles de l'Evangile me paraissaient incroyables; tantôt je voulais entremêler des passages du Coran dans mes prières. Mais la grâce divine et les conseils de mon confesseur dissipèrent ces nuages... »
« Mon Seigneur Jésus, vous avez mis en moi ce tendre et croissant amour pour vous, ce goût de la prière, cette foi en votre Parole, ce sentiment profond du devoir de l'aumône, ce désir de vous imiter, cette soif de vous faire le plus grand sacrifice qu'il me fut possible de vous faire. »
« Je désirais être religieux, ne vivre que pour Dieu. Mon confesseur me fît attendre trois ans. »
« Le pèlerinage en Terre Sainte, quelle influence bénie il a eu sur ma vie, quoique je l'ai fait malgré moi, par pure obéissance à Monsieur l'Abbé… »
« Après avoir passé la Noël de 1888 à Bethléem, avoir entendu la Messe de Minuit et reçu la Ste Communion dans la Ste Grotte, au bout de deux ou trois jours, je suis retourné à Jérusalem. La douceur que j'avais éprouvée à prier dans cette grotte qui avait résonné des voix de Jésus, de Marie, de Joseph avait été indicible. »
« J'ai bien soif de mener la vie que j'ai entrevue, devinée en marchant dans les rues de Nazareth, que foulèrent les pieds de NS, pauvre artisan perdu dans l'abjection et l'obscurité... »


6. Moine à la Trappe (1890 à 1897)
Charles est très attaché à sa famille et à ses amis, mais il se sent appelé à tout laisser pour suivre Jésus. Et le 15 janvier 1890, il entre à la Trappe.
« L'Evangile me montra que le premier commandement est d'aimer Dieu de tout son coeur et qu'il fallait tout enfermer
dans l'amour; chacun sait que l'amour a pour premier effet l'imitation. Il me sembla que rien ne me présentait mieux cette vie que la Trappe. »
« Tous les hommes sont les enfants de Dieu qui les aime infiniment : il est donc impossible de vouloir aimer Dieu sans aimer les hommes : plus on aime Dieu plus on aime les hommes. L'amour de Dieu, l'amour des hommes, c'est toute ma vie, ce sera toute ma vie je l'espère. »
Charles est heureux à la Trappe. Il apprend beaucoup. II reçoit beaucoup. Mais il lui manque encore quelque chose.
« Nous sommes pauvres pour des riches, mais pas pauvres comme l'était Notre-Seigneur, pas pauvres comme je l'étais au Maroc, pas pauvres comme Saint François. »
« J'aime Notre-Seigneur Jésus-Christ, et je ne puis supporter de mener une vie autre que la Sienne… Je ne veux pas traverser la vie en 1ère classe pendant que Celui que j'aime l'a traversée dans la dernière... »
« Je me suis demandé s'il n'y avait pas lieu de chercher quelques âmes avec lesquelles on pût former un commencement de petite congrégation. »
« Le but serait de mener aussi exactement que possible la vie de Notre-Seigneur : vivant uniquement du travail des mains, suivant à la lettre tous ses conseils... »
« Ajouter à ce travail beaucoup de prières, ne former que de petits groupes, se répandre partout surtout dans les pays infidèles si abandonnés et où il serait si doux d'augmenter l'amour et les serviteurs de Notre-Seigneur Jésus. »

7. Ermite au pays de Jésus (1897 à 1900)
Le 23 janvier 1897, le Supérieur Général des Trappistes annonce à Charles qu'il peut sortir de la Trappe pour suivre Jésus, le pauvre artisan de Nazareth.
Charles part en Israël. Il arrive à Nazareth ou les Sœurs Clarisses le prennent comme domestique.
« Le bon Dieu m'a fait trouver ce que je cherchais : l'imitation de ce que fût la vie de Notre-Seigneur Jésus dans ce même Nazareth... »
« Dans ma cabane de planches, aux pieds du Tabernacle des Clarisses, dans mes journées de travail et mes nuits de prière, j'ai tellement bien ce que je cherchais qu'il est visible que le bon Dieu m'avait préparé ce lieu. »
Mais Charles veut partager cette vie de Nazareth avec d'autres frères. C'est pourquoi il écrit la Règle des Petits Frères.
« J'ai tenu à composer une règle très simple, propre à donner à quelques âmes pieuses une vie de famille autour de la Sainte Hostie. »
« Ma règle est si étroitement liée au culte de la Sainte Eucharistie qu'il est impossible qu'elle soit observée par plusieurs sans qu'ils aient un prêtre et un tabernacle; ce n'est que lorsque je serai prêtre et qu'il y aura un oratoire autour duquel on puisse se serrer, que je pourrai avoir quelques compagnons... »
En aout 1900, Charles rentre en France. M. l'Abbé Huvelin est bien d'accord pour qu'il reçoive le Sacerdoce.
« J'ai été passer un an dans un couvent, à étudier, et j'y ai reçu les Sts Ordres. Prêtre depuis le mois de juin dernier, je me suis senti appelé aussitôt à aller aux "brebis perdues", aux âmes les plus abandonnées, les plus délaissées, afin d'accomplir envers elles ce devoir de l'amour : "Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés, c'est à cela qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples". Sachant par expérience que nul peuple n'était plus abandonné que les musulmans du Maroc, du Sahara algérien j'ai demandé et obtenu la permission de venir à Béni Abbès, petite oasis du Sahara algérien sur les confins du Maroc. »
8. Frère de tous à Béni Abbès (1901 à 1904)
Le 28 octobre 1901, Charles arrive à Béni Abbès.
« Les indigènes m'ont parfaitement accueilli; j'entre en relations avec eux, tâchant de leur faire un peu de bien. »
« Les militaires se sont mis, à me construire, en briques sèches et troncs de palmiers, une chapelle, trois cellules et
une chambre d'hôtes. »
« Je veux habituer tous les habitants, à me regarder comme leur frère, le frère universel… Ils commencent à appeler la maison "la fraternité", et cela m'est doux… »
Chaque jour, Charles passe des heures au pied du Tabernacle.
« L'Eucharistie, c'est Jésus, c'est tout Jésus. »
« Quand on aime, on voudrait parler sans cesse à l'être qu'on aime, ou au moins le regarder sans cesse : la prière n'est pas autre chose : l'entretien familier avec notre Bien-Aimé : on Le regarde, on Lui dit qu'on L'aime, on jouit d'être à Ses pieds. »
Mais, à chaque instant on frappe à la porte. 'Tout ce que vous faites à l'un de ces petits, c'est à moi que vous le faites'. L'Evangile a déjà transformé la vie de Charles qui ouvre aussitôt la porte pour accueillir le Bien Aimé.
« De 4h30 du matin à 8h30 du soir, je ne cesse de parler, de voir du monde : des esclaves, des pauvres, des malades, des soldats, des voyageurs, des curieux. »
Dans cette région, Charles découvre l'esclavage. Il est scandalisé.
« Quand le gouvernement commet une grave injustice contre ceux dont nous sommes dans une certaine mesure chargé, il faut le lui dire, car nous n'avons pas le droit d'être des " sentinelles endormies" des "chiens muets" des "pasteurs indifférents". »
Les murs de la Fraternité sont construits et Charles attend des frères.
« Priez Dieu pour que je fasse ici l'oeuvre qu'il m'a donnée à faire : que j'y établisse un petit couvent de moines fervents et charitables, aimant Dieu de tout leur coeur et le prochain comme eux-mêmes; une Zaouïa de prière et d'hospitalité d'où rayonne une telle piété que toute la contrée en soit éclairée et réchauffée ; une petite famille imitant si parfaitement les vertus de JÉSUS que tous, aux alentours, se mettent à aimer JÉSUS! »
Mais les Freres ne viennent pas.
« Je suis toujours seul, plusieurs me font dire pourtant qu'ils voudraient se joindre à moi, mais il y a des difficultés dont la principale est l'interdiction par les autorités civiles et militaires à tout Européen de circuler dans ces régions, à cause de l'insécurité. »
En juin 1903, l'évêque du Sahara passe quelques jours à Béni Abbès. Il vient du Sud ou il a visité les Touaregs. Charles se sent attiré par ces gens qui vivent au cœur du désert.
Il n'y a pas de pretres disponibles pour aller là-bas, aussi Charles se propose.
« Pour l'extension du saint Evangile : je suis prêt à aller au bout du monde et à vivre jusqu'au jugement dernier... »
« Mon Dieu, faites que tous les humains aillent au ciel ! »

9. Ami des Touaregs (1904 à 1916)
Le 13 janvier 1904, Charles part chez les Touaregs.
Départ d'Akabli avec le Commandant Laperrine pour l'accompagner dans sa tournée. Son intention est de
visiter les populations nouvellement soumises et de pousser jusqu'à Tombouctou...
« Ma vocation ordinaire, c'est la solitude, la stabilité, le silence... Mais si je crois, par exception, être appelé parfois à autre chose, je n'ai qu'à dire comme Marie : 'Je suis la Servante du Seigneur'. »
« En ce moment je suis nomade, allant de campement en campement, tâchant d'apprivoiser, de mettre en confiance, en amitié... Cette vie nomade a l'avantage de me faire voir beaucoup d'âmes et de me faire connaître le pays... »
« Le pays étant presque toujours pauvre en eau ou en pâturage, les Touaregs sont obligés de se séparer, se disséminer, pour pouvoir nourrir et abreuver leurs troupeaux. Ils vivent par tout petits groupes, une tente ici, quelques tentes là... Partout on en trouve, mais presque toujours très peu ensemble. »
« Depuis longtemps, je demandais à JESUS d'être pour l'amour de Lui, dans des conditions analogues, comme bien-être, à celles où j'étais au Maroc, pour mon plaisir. Ici, comme installation, c'est la même chose. »
« Aujourd'hui, j'ai le bonheur de placer - pour la 1ère fois en pays touareg - la Ste Réserve dans le Tabernacle. »
« COEUR Sacré de JÉSUS, merci de ce 1er Tabernacle des pays touaregs ! Qu'il soit le prélude de beaucoup d'autres et l'annonce du salut de beaucoup d'âmes ! COEUR Sacré de JÉSUS, rayonnez du fond de ce Tabernacle sur le peuple qui Vous entoure sans Vous connaître ! Éclairez, dirigez, sauvez ces âmes que Vous aimez ! »
« Envoyez de saints et nombreux ouvriers et ouvrières évangéliques chez les Touaregs, au Sahara, au Maroc, partout où il en faut ; envoyez-y de saints petits frères et petites soeurs du Sacré COEUR, si c'est votre Volonté ! »
« Mon temps qui n'est pas employé à marcher ou à prier, est occupé à étudier leur langue. »
« Je viens de finir la traduction des Sts Evangiles en langue touarègue. Ce m'est une grande consolation que leur 1er livre soit les Saints Evangiles. »
« Unissez-vous à moi, aidez-moi dans mon travail, priez avec moi pour toutes ces âmes du Sahara, du Maroc, de l'Algérie. »
« Par la grâce du Bien-Aimé Jésus, il m'est possible de m'installer, à Tamanrasset… »
« Je vais rester ici, seul européen… très heureux d'être seul avec Jésus, seul pour Jésus… »
« Résider seul dans le pays est bon ; on y a de l'action, même sans faire grand-chose, parce qu'on devient 'du pays'. »
« Priez pour qu'un peu de bien se fasse parmi ces âmes pour lesquelles Notre Seigneur est mort. »
« Cette Afrique, cette Algérie, ces millions d'infidèles appellent tellement la sainteté qui seule obtiendra leur conversion; priez pour que la Bonne Nouvelle arrive et que les derniers venus se présentent enfin à la crèche de Jésus pour adorer à leur tour. »
« Il faudrait que le pays fût couvert de religieux, religieuses et de bons chrétiens restant dans le monde pour prendre contact avec tous ces pauvres musulmans et pour les instruire. »
« Serait-il possible de trouver des infirmières laïques, toutes à Jésus de coeur, consentant et souhaitant venir se dévouer pour Jésus, sans le nom ni l'habit de religieuses… »
« Ma présence fait-elle quelque bien ici ? Si elle n'en fait pas, la présence du Très Saint Sacrement en fait certainement beaucoup. Jésus ne peut être en un lieu sans rayonner. De plus le contact avec les indigènes fait disparaître peu à peu leurs préventions et préjugés. C'est bien lent, bien peu de chose ; priez pour que votre enfant fasse plus de bien, et que de meilleurs
ouvriers que lui viennent défricher ce coin du champ du Père de famille. »
« Mon apostolat doit être l'apostolat de la bonté. Si l'on demande pourquoi je suis doux et bon, je dois dire : "Parce que je suis le serviteur d'un bien plus bon que moi". »
« Poursuivi par la pensée du délaissement spirituel de tant d'infidèles, j'ai jeté sur le papier, à la suite de ma dernière retraite, il y a un an, un projet de Confrérie, d'Association catholique. La Confrérie que j'appelle «Union des Frères et Soeurs du Sacré Coeur de Jésus» a un triple but : produire un retour à l'Évangile dans la vie des personnes de toute condition ; produire
un accroissement d'amour à la sainte Eucharistie ; produire une poussée vers l'évangélisation des infidèles. »
« Les Touaregs de mon voisinage me donnent les plus grandes douceurs et consolations; j'ai parmi eux d'excellents amis. »
« Mes travaux de langue marchent bien. Le Dictionnaire abrégé est fini et son impression commence dans quelques jours. Le Dictionnaire des noms propres sera fini en 1914 avec le Dictionnaire Touareg-Français, plus complet. Je pense finir en 1916 le recueil des Poésies et des Proverbes, et en 1917 les Textes en prose. La grammaire sera pour 1918 si Dieu me prête
vie et santé. »
« Je ne puis pas dire que je désire la mort; je la souhaitais autrefois; maintenant je vois tant de bien à faire, tant d'âmes sans pasteur, que je voudrais surtout faire un peu de bien. »
« Demain, dix ans que je dis la Ste Messe dans l'ermitage de Tamanrasset ! et pas un seul converti ! Il faut prier, travailler et patienter. »
« Je suis persuadé que ce que nous devons chercher pour les indigènes de nos colonies, ce n'est ni l'assimilation rapide ni la simple association ni leur union sincère avec nous, mais le progrès qui sera très inégal et devra être cherché par des moyens souvent bien différents : le progrès doit être intellectuel, moral et matériel. »
Depuis deux ans, la guerre déchire l'Europe. Elle commence aussi à venir au Sahara.
« A 450 km d'ici, le fort français de Djanet a été investi par plus de mille Senoussistes armés d'un canon et de mitrailleuses. Après ce succès, les Senoussistes ont la route libre pour venir ici ; rien ne peut les en empêcher que le bon Dieu. »
Mais Dieu ne l'a pas empêché et Charles est violemment tué le 1er décembre 1916.
« Quand le grain de blé qui tombe à terre ne meurt pas, il reste seul ;
s'il meurt, il porte beaucoup de fruits... »





Sur le site de la bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles voir la bibliographie : http://pro.diocese.biblibre.com/cgi-bin/koha/catalogue/search.pl?q=charles+de+foucauld

vendredi 29 mai 2020

Dernières informations

POUR INFORMATION



Malgré les annonces gouvernementales du jeudi 28 mai 2020 convernant le déconfinement pour l'ensemble du territoire français le domaine de l'Archevêché reste fermé au public jusqu'à la fin du mois de juin. 

Par ailleurs en ce qui concerne la bibliothèque diocésaine rien ne change pour l'instant : il n'y aura pas d'ouverture au public et ce jusqu'à la fin du mois de juin.

Merci de votre compréhension ! 
Restez prudents ! Prenez soin de vous !

Publication : Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

jeudi 28 mai 2020

Place des femmes dans l'Eglise


Place de la femme dans l'Eglise

La place des femmes dans l'Eglise : un sujet qui n'en finit pas de susciter des réactions les plus diverses comme on l'a vu ces jours-ci avec la "candidature" d'Anne Soupa pour succéder à Mgr Barbarin comme archevêque de Lyon et donc Primat des Gaules. De nombreux ouvrages traitent de ce sujet. Il ne s'agit pas ici de débattre ni de prendre position mais simplement de faire état de quelques réflexions à l'aide d'ouvrages.


  L'Eglise, des femmes avec des hommes
Anne-Marie Pelletier
Paris, Editions du Cerf, 2019. 248 pages.



La grande théologienne et bibliste française que le pape François a invité à prêcher au Vatican livre ici son manifeste le plus essentiel sur la place passée, présente et future de la femme dans le christianisme. Renversant.
En ces temps de crise profonde, la relation entre les hommes et les femmes à l'intérieur de l'institution ecclésiale impose plus que jamais son actualité. Certes, le magistère entend, depuis quelques décennies, valoriser la part féminine de l'Église. Mais le constat s'impose : stéréotypes et préjugés sont demeurés intacts, tout comme des pratiques de gouvernance qui maintiennent les femmes sous le pouvoir d'hommes – des clercs en l'occurrence. Sortant de ces ornières, il s'agit d'éprouver ce que le " temps des femmes " qui cherche à advenir peut apporter de renouvellement dans l'intelligence des textes scripturaires qui ont modelé l'imaginaire en monde chrétien. Il s'agit aussi de montrer combien la prise en compte des femmes questionne à frais nouveaux l'identité de l'Église, l'économie en son sein du sacerdoce des baptisés et du ministère presbytéral, donc également les modalités de sa gouvernance.
Un livre qui nous montre une série d'" éclats de féminin " pour suggérer les gains qui seraient ceux de cette ouverture. Et si, la femme était l'avenir de... l'église !



Filles et fils de Dieu - Egalité baptismale et différence sexuelle 
Luca Castiglioni
Paris, Editions du Cerf, 2020. 687 pages.


En théologie, il y a trois à quatre ouvrages véritablement révolutionnaires par siècle. En voici un ! Qu'en est-il des genres, de l'Église et de ses sacrements ? Un ouvrage visionnaire, courageux, promis au plus dur débat. Un événement.
Un même baptême pour les hommes et pour les femmes, un seul Dieu, une seule foi. Pourtant, la part masculine de l'Église a souvent peur des voix féminines. Interpellée par celles-ci, qu'est-ce que l'Église a entendu ou a cru entendre ? A-t-elle bien écouté ? Les réponses esquissées sont-elles à la hauteur du cri ? À partir de là, comment progresser ?
Prêtre italien animé d'un esprit de discernement, Luca Castiglioni interroge ici la notion de genre : a-t-elle sa place en théologie ?
À la lumière des interprétations historiques, après un diagnostic sur la manière dont l'Église a conçu la condition des femmes et leur prise de parole, Luca Castiglioni sollicite les ressources de la foi chrétienne, des textes de la Genèse et du Cantique des cantiques aux discours de saint Paul et aux récits des relations de Jésus avec les hommes et les femmes. Se dégagent alors de grands défis pour l'Église, y compris l'accès à des ministères consacrés pour les femmes.
Une étude novatrice.



Pour aller plus loin rappelons l'existence d'autres ouvrages pouvant éclairer :

L'ouvrage de Benoît XVI/cardinal Robert Sarah : Des profondeurs de nos cooeurs aux éditions Fayard publié cette année.

La Revue Nouvelle Revue Théoligique a édité en 2009 un article intitulé : Le rapport intrinsèque du sacerdoce ministériel et du sacerdoce commun des fidèles sous la plus de Jean-Marie Hennaux. 


Le même auteur a publié dans les Cahiers de la NRT (en mars 2018) un numéro intitulé : Le sacerdoce : humain et divin, masculin et féminin. 


mardi 19 mai 2020

Baruch Spinoza (1632-1677)



Le siècle de Spinoza
collections N°87 daté avril-juin 2020

Pour comprendre l’audace de Spinoza, qui le premier a radicalement séparé les domaines de la foi et de la raison, il faut suivre le parcours de ce Juif d’origine marrane, dont les grands-parents ont été chassés du Portugal, et qui fut lui-même banni par sa communauté.
Mais il faut aussi se plonger dans l’atmosphère particulière d’une ville, Amsterdam, et d’une époque, le « Siècle d’or », durant laquelle les Pays-Bas furent un îlot de liberté dans un océan monarchique.



Baruch Spinoza ou Baruch d'Espinoza 


INTRODUCTION

« Je suis tout étonné, tout ravi ! J'ai un prédécesseur et lequel ! Je ne connaissais presque pas Spinoza […]. Ma solitude s'est transformée du moins en duo. » Cet aveu vient de Nietzsche (lettre à Franz Overbeck, 1881). Que le penseur révolutionnaire et contestataire par excellence ait reconnu le sens et la portée du spinozisme dans son caractère de modernité, voilà qui justifie l'aversion scandalisée des contemporains de Spinoza et l'enthousiasme suscité par sa philosophie aujourd'hui. En plein xviie s. sont rédigées, mais interdites de publication, éditées, mais sans nom d'auteur, des thèses ayant même valeur qu'un acte politique : renversement blasphématoire de toutes les structures de la conscience et de la société, profession de foi athée, lutte contre toutes les formes d'aliénation et de superstitions (religieuse et politique), entreprise de démystification et de libération des individus (sauvegarde des passions, méfiance vis-à-vis de l'imagination et des fictions), dénonciation de toute perversion idéologique, de toute forme de violence et de tyrannie, condamnation des abus de langage, polémique contre le non-engagement – telles sont les armes de combat du philosophe qui veut faire le salut de l'humanité en établissant par « la béatitude, c'est-à-dire notre liberté », le royaume de Dieu où régneront les hommes.


LA VIE

Seule une vie de brimades peut éclairer la violence de cette réaction anti-cartésienne de la part d'un cartésien. Baruch Spinoza naît en 1632 de parents descendants de Juifs portugais ; ces derniers, pour échapper à l'Inquisition, se sont fixés aux Pays-Bas à la fin du xve s. et intégrés à la communauté « marrane » d'Amsterdam, c'est-à-dire au cercle des Juifs de cœur, convertis de force au catholicisme par l'édit de Ferdinand. Dans ce milieu, Spinoza reçoit une éducation rigoureuse ; l'école confessionnelle, l'« Arbre de la Vie », où il poursuit ses études, lui donne une connaissance de l'hébreu et de la Bible, mais aussi de la littérature espagnole ; c'est là encore que Spinoza prend contact avec les philosophies rationalistes de Maïmonide et de Crescas (1340-vers 1410), des cabalistes. À l'université, où il suit les cours sans être inscrit, il s'assimile aussi la culture hellénique, latine et chrétienne ; il lit les philosophes anglais, italiens, français et allemands, et entretient de multiples rapports avec les maîtres à penser de son temps – même si ces derniers, tel Leibniz, n'osent en reconnaître le fait. Esprit libre, il refuse de rester enfermé dans le ghetto intellectuel juif de sa ville natale. Aussi les milieux chrétiens l'initient-ils aux sciences profanes, l'aident à progresser en mathématiques et en physique ; des libéraux progressistes, tel le médecin Juan de Prado, lui enseignent l'anatomie et la philosophie de Descartes. À la faveur de cet éclectisme intellectuel et de ce cosmopolitisme culturel, le rationalisme d'un homme de vingt ans met en doute les dogmes fondamentaux de la théologie juive et de la religion chrétienne qui s'y rattache. Soupçonné d'hérésie, Spinoza est excommunié par la synagogue, ses maîtres et ses parents en 1656. Exclu religieusement et socialement, il se réfugie d'abord dans les quartiers chrétiens de la ville, chez des amis, se retire ensuite à Rijnsburg, puis à Voorburg, pour finalement s'installer à La Haye. De santé fragile, il gagne sa vie de méditation en polissant des lentilles. En 1663, il rencontre le régent libéral de Hollande, Jean de Witt, qui commence à lui verser une pension. En 1672, l'assassinat de son protecteur au cours d'une émeute monarchiste et nationaliste est une nouvelle catastrophe pour lui : la victoire des mouvements réactionnaires sur les tendances démocratiques ; le peintre Hendrick Van der Spyck l'empêche d'afficher des placards de protestation. Atteint de tuberculose, Spinoza survivra cinq ans en exil volontaire, après quarante années d'ostracisme : il rejette une offre d'enseigner à l'académie de Heidelberg, interrompt une traduction néerlandaise du Pentateuque, une grammaire hébraïque, un Traité de l'arc-en-ciel et un Calcul des chances. Lorsqu'il meurt, en 1677, son ami et médecin Lodewijk Meyer sauve tous ses manuscrits.


LA PENSEE

On devine que la réflexion philosophique de Spinoza manifeste une grande affinité avec la méditation stoïcienne. Cet héritage spirituel apparaît nettement dans les premiers écrits.

Du vivant de l'auteur ne furent publiés que deux ouvrages : en 1663, les Principes de la philosophie de Descartes, suivis des Pensées métaphysiques ; en 1670, le Tractatus theologico-politicus, imprimé anonymement en Allemagne. De 1660, déjà, date le Court Traité de Dieu, de l'homme et de sa béatitude, composé en latin pour des amis chrétiens. La majeure partie du corpus spinoziste est posthume. Ce sont, dans l'ordre chronologique : l'Éthique (1661-1665), le Traité de la réforme de l'entendement (1662), le Traité politique (1675-1677). Spinoza s'est essayé à tous les procédés littéraires : dialogues dans le Court Traité, méthode biographique (sur le modèle du Discours de la méthode cartésien) dans le Traité de la réforme de l'entendement, exposé philosophique sous forme mathématique (« more geometrico ») dans l'Éthique. Mais l'esprit qui anime ces différents discours est fondamentalement identique. C'est lui qui confère à l'ensemble d'une pensée sollicitée par les conflits quotidiens l'unité d'un système hanté par une même problématique : quelle révolution intellectuelle opérer pour que les hommes cessent d'empoisonner leur propre existence et celle d'autrui ? Comment accroître la puissance de vie et de joie dans le monde ? Comment parvenir à un bien infini qui ne soit pas décevant comme sont les valeurs humaines qui suscitent des passions ? Sous-jacents à ces interrogations, deux postulats inébranlables : l'intelligibilité totale et radicale comme puissance de l'entendement (nous pouvons donc connaître Dieu, nonobstant les théologies négatives) ; la nature est rationnelle et donc elle aussi entièrement connaissable. « Cette union de l'esprit avec la Nature totale », Spinoza l'appelle le « souverain bien », qui n'est donc autre que la joie de connaître « partagée avec d'autres individus si possible » (Traité de la réforme de l'entendement). Pour y accéder, nécessité se fait de connaître la nature : non seulement les lois qui la gouvernent, mais aussi le principe qui la gouverne du dedans et en assure l'intelligibilité, c'est-à-dire, selon le mot des théologiens, « Dieu ». Mais, prenons garde, « notre salut n'est que dans une connaissance vraie de Dieu » (la connaissance fausse étant celle des religions révélées), et « la connaissance vraie s'identifie à la vie vraie ».

On comprend, désormais, qu'une métaphysique puisse conduire à une éthique bien fondée par la médiation d'une gnoséologie, d'une psychologie et d'une anthropologie. Laissons Spinoza exposer lui-même son projet et son programme : « Voilà la fin vers laquelle je tends : acquérir cette nature supérieure et tenter que d'autres l'acquièrent avec moi […]. Pour y arriver, il est nécessaire de comprendre assez la Nature pour acquérir une telle nature humaine, puis de former une société capable de permettre au plus grand nombre d'arriver aussi facilement et aussi sûrement que possible à ce but. Ensuite il faut s'appliquer à la philosophie morale et à la science de l'éducation des enfants […] ; il faudra élaborer une médecine harmonieuse […] et ne mépriser aucunement la mécanique. Mais avant tout il faut réfléchir sur le moyen de guérir l'entendement, pour qu'il comprenne les choses facilement, sans erreur, et le mieux possible. Par où l'on peut déjà voir que je veux diriger toutes les sciences vers une seule fin et un seul but, à savoir, arriver à la perfection humaine suprême » (Traité de la réforme de l'entendement). La première tâche s'avère donc être la connaissance de la nature, c'est-à-dire la philosophie, la médecine et la mécanique. En préliminaire, le Traité de la réforme de l'entendement propose une nouvelle logique purifiée pour servir d'instrument à la science : « L'entendement par sa propre force innée se forge les outils intellectuels grâce auxquels il acquiert d'autres forces pour d'autres œuvres intellectuelles […]. Ainsi, avance-t-il, degré par degré, jusqu'au faîte de la sagesse. » La pensée se trouve donc d'emblée décrite comme pouvoir d'action, comme puissance active, dont les idées ne sont en aucun cas comme « des peintures muettes sur un tableau » (Éthique). Dans ces conditions, la réflexion peut et doit se fixer pour discipline méthodique de réformer ses modes de connaissance.
Du Court Traité à l'Éthique, la classification que Spinoza a établie de ces modes de connaissance a pu subir quelques fluctuations ; tantôt tripartite, tantôt quadripartite, la typologie en est somme toute assez simple et fondamentalement inchangée. La connaissance du premier genre est de nature empirique : croyance ou opinion, perception acquise par ouï-dire ou par quelques signes choisis arbitrairement – entendons les « mots » –, perception acquise par expérience vague ou imagination. Celle du second genre définissait le raisonnement – ou, simplement, la raison –, qui est une croyance vraie sauvegardée de l'erreur, mais condamnée à l'abstraction. Spinoza vise ici la pensée discursive, qui établit des liens de causalité ou procède par enchaînements démonstratifs. C'est enfin le suprême degré de la science : la connaissance claire par intuition de l'essence des choses, connaissance plus rationnelle que mystique si la science intuitive signifie bien la saisie compréhensive de ses objets ou leur aperception immédiate comme conséquence d'une nécessité logique. Ainsi, notre amour de Dieu même, pour autant que nous comprenons que Dieu est éternel, doit être dit intellectuel et assuré par la connaissance du troisième genre. Ce dynamisme de l'idée qui enveloppe l'assentiment et la certitude conduit naturellement au problème classique de la vérité et de l'erreur. Spinoza le résout de façon originale en contestant la dualité par Descartes dans l'acte de juger, entre entendement et volonté : « L'erreur consiste dans la privation de connaissance qu'enveloppent les idées inadéquates, c'est-à-dire mutilées et confuses. Il n'y a pas d'acte positif constituant le faux » (Éthique). En conséquence, être dans l'erreur n'est pas réellement penser. C'est uniquement n'avoir qu'une perspective partielle et présenter ce point de vue comme la connaissance du tout. Le faux est donc tout au plus privation, puisque « pour avoir la certitude du vrai, il n'est besoin d'aucun signe que la possession de l'idée vraie » (Traité de la réforme de l'entendement). L'idée vraie est son propre critère : « Verum index sui. » Comment l'idée, ou encore la connaissance, ne serait-elle pas alors toujours idée de l'idée, connaissance de la connaissance, c'est-à-dire réflexion ? Car, « pour savoir que je sais, il faut d'abord et nécessairement que je sache ». L'esprit conscient de lui-même, en tant qu'il a une idée adéquate, vraie, absolue, indépendante des circonstances fortuites, a une idée adéquate de l'idée adéquate. D'où il ressort que la méthode n'est rien d'autre que la connaissance réflexive ou l'idée de l'idée. Donc la bonne méthode sera celle qui montre comment diriger l'esprit selon la norme d'une idée vraie. Savoir est toujours avoir conscience de savoir, et c'est pourquoi un raisonnement, en tant qu'il est vrai et reconnu pour tel, peut légitimement être formalisé. La conclusion du Traité opère un renversement du doute cartésien dont le lieu est annihilé dans le spinozisme : « Qui a une idée vraie sait en même temps qu'il a une idée vraie et ne peut douter de la vérité de la chose. » L'idée vraie n'a plus besoin d'une marque extérieure d'adéquation à son idéal, puisqu'elle est entièrement déterminée par l'esprit, lequel conçoit clairement et distinctement la liaison interne de toutes les parties de l'objet, de sorte que, au regard d'un être parfait qui n'aurait que des idées vraies, toute indétermination disparaîtrait, toute détermination également, qui est toujours indice de négation et de limitation ; l'existence d'un objet relèverait, à ses yeux, du statut de nécessité ou d'impossibilité. Cet Être suprême hypothétique connaîtrait d'une vision globale l'enchaînement de toutes les causes de ce qui advient au monde, de sorte que la fiction, palliatif de l'ignorance, lui serait nécessairement étrangère. « S'il y a un Dieu ou un être omniscient, il ne peut former absolument aucune fiction […]. La fiction ne concerne pas les vérités éternelles », car « l'esprit est d'autant plus capable de fiction qu'il comprend moins et perçoit plus de choses ; et plus il comprend, plus ce pouvoir diminue » (Traité de la réforme de l'entendement).

Sur une théorie logique de la connaissance vient donc se greffer une critique du sensualisme, elle-même liée à une dévalorisation de l'imaginaire et du nominalisme. Car, de ce que nous savons que penser n'est autre qu'avoir une idée vraie, objectivement et formellement, il s'ensuit que, « tant que nous pensons, nous ne pouvons forger la fiction que nous pensons et ne pensons pas […] ou, après connaissance de l'âme, imaginer qu'elle est carrée, bien que nous puissions dire tout cela en paroles » (Traité de la réforme de l'entendement). Contrairement au travail de l'intellection, le processus imaginatif n'est pas un acte ; l'âme demeure passive ; elle perçoit des images dont elle ignore les causes et « délire » en prenant pour la réalité objective les fruits de son propre fonctionnement. « Les mots font partie de l'imagination, en ce sens que nous concevons nombre de fictions selon ce que les mots composent entre eux dans la mémoire. Les mots comme l'imagination peuvent donc être la cause d'erreurs graves et multiples. » Le langage est par essence ambigu, équivoque, et c'est pourquoi « les affaires humaines iraient beaucoup mieux s'il était également au pouvoir de l'homme de se taire ou de parler » (Éthique).

En vérité, nous le savons désormais, la connaissance débute avec la méthode réflexive ; elle commence avec le silence méditatif devant l'ordre sériel des existences et la recherche logique des causes et des enchaînements dans le monde. Le terme premier, le commencement absolu, se nomme dans tous les systèmes métaphysiques traditionnels « Dieu », l'origine de la Création. Or, le rejet de cette idée caractérise précisément l'originalité de l'ontologie spinoziste et rend intelligibles les interprétations athées de cette doctrine. Chez Spinoza, le premier des êtres ontologiquement, et le dernier dans la hiérarchie ordonnée vers la perfection, s'exprime lui-même non pas comme être créateur ou créé, mais comme « ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose à partir duquel il devrait être formé » (Éthique). Il s'agit de la cause substantielle, de l'être le plus parfait puisqu'il est cause de soi, ou encore ce dont l'essence implique l'existence, « c'est-à-dire ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante ». La perfection n'étant rien d'autre, selon Spinoza, que la réalité elle-même, il faut établir une équivalence absolue entre l'être parfait et la Nature – « Deus sive Natura » ou « ce qui à notre sens est exactement la même chose, la Vérité » (Court Traité). La connaissance de la Nature devenant la condition de toute vérité, l'immanence, le monisme, sera donc l'âme du système. La Nature, c'est-à-dire la substance, ou encore Dieu, est une ; notre monde est le seul réel ; il existe comme la totalité infinie qui englobe toutes les réalités finies que nous percevons. L'appendice de l'Éthique énumère les qualités naturelles de Dieu et ses propriétés essentielles : « Il existe nécessairement ; il est unique ; il est et il agit par la seule nécessité de sa nature ; il est la cause libre de toutes choses (cause immanente et non transitive) ; toutes choses sont en Dieu et dépendent de lui de telle sorte que sans lui elles ne peuvent ni être, ni être conçues ; toutes choses enfin furent prédéterminées par Dieu, non pas certes par la liberté de sa volonté ou, en d'autres termes, par son caprice absolu, mais par la nature absolue de Dieu, autrement dit, sa puissance infinie ». Les attributs divins sont donc infinis, et chacun exprime l'infinité de Dieu ; l'esprit humain fini n'en peut connaître que deux : l'étendue et la pensée ; mais il les connaît adéquatement : « Par attribut, j'entends ce que l'Entendement perçoit de la substance comme constituant son essence » (Éthique). La notion d'« expression » résout toutes les difficultés concernant l'unité de la substance et la diversité des attributs : elle convient avec la substance en tant que celle-ci est absolument infinie, avec les attributs parce qu'ils sont une infinité et avec l'essence en tant que chacune est infinie dans un attribut. De ce rapport triadique se déduisent d'autres affections de la substance totale et divine : les modes qui expriment à leur tour l'ordre immuable divin hors de la substance sous des aspects différents en chaque attribut. Leur infinité permet de rendre compte de la distinction entre les diverses créatures. Reste que les attributs sont des formes communes à Dieu, dont ils constituent l'essence, et aux modes ou créatures qui les impliquent essentiellement. Ils nous font passer de la « Nature naturante » (Dieu et ses attributs) à la « Nature naturée » (les modes) sans nous faire quitter l'ordre de l'éternel et de l'infini. L'esprit reste ainsi uni avec la Nature totale, dont l'existence même est le fait éternel par excellence ; Dieu, c'est-à-dire l'action effective de la Nature, existe selon des lois permanentes et stables, de sorte que son efficacité n'est autre qu'un enchaînement causal, à la fois libre – non pas en ce sens qu'il n'y aurait point de lois naturelles, mais dans l'exacte mesure où Dieu n'est pas contraint à agir de l'extérieur –, et nécessaire par essence ou nature.
En substituant ainsi le panthéisme ou l'immanence à une théologie émanative ou créationniste, Spinoza confère un sens à l'homme dans le monde et une signification à la philosophie. L'homme rendu adéquat à Dieu doit devenir conscient de son statut ontologique, de ses possibilités de connaissance et de perfection qui tendent vers l'infini ; il doit se donner les moyens de se libérer en se comprenant tel qu'il est dans ses rapports aux choses et à Dieu.

« La définition de l'homme n'indique pas un nombre d'hommes, mais ils existent plusieurs » (Éthique). Donc « l'essence de l'homme n'enveloppe pas l'existence nécessaire ». C'est le premier traumatisme humain, la conscience lucide de notre contingence. En soi, cette multiplicité fortuite n'est pas un mal ; elle est même naturelle comme l'indice de la puissance de Dieu. Le mal n'apparaît qu'avec les conflits contemporains de la pluralité. Que l'homme se connaisse donc lui-même ! Il découvrira que ce qu'il nomme sa contingence ne tient qu'à son ignorance des causes, de la Nature et de Dieu, qu'à son incapacité de se situer dans la totalité des attributs.
Contre tout le xviie s. Spinoza nie que l'homme ait une âme substantielle ; l'esprit singulier d'un homme n'est rien d'autre que la pensée effective de notre réalité corporelle singulière. Par nature, l'esprit est uni au corps, l'attribut pensée à l'attribut étendue. « L'esprit ne se connaît lui-même qu'en tant qu'il perçoit les idées des affections du corps » (Éthique). « L'objet de l'idée constituant l'esprit humain est le corps, c'est-à-dire un certain mode de l'étendue existant en acte et rien d'autre. » Spinoza apparaît en précurseur de la phénoménologie moderne : nous sommes notre corps dans la mesure où nous sommes la conscience de la conscience du corps. D'où le parallélisme suivant : ce qui survient dans le monde affecte notre corps et suscite dans l'esprit de nouvelles idées des affections. Le primat revient ainsi au corps comme totalité, dont l'esprit ne peut acquérir qu'une « connaissance confuse et mutilée ». Mais, si « l'esprit est déterminé à vouloir ceci ou cela par une cause qui est, elle aussi, déterminée par une autre cause, et ainsi de suite à l'infini » (Éthique), il en résulte que le déterminisme est la loi absolue de la Nature et « qu'il n'y a dans l'Esprit aucune volonté absolue, c'est-à-dire libre ». Remarquons, en guise de paracritique, que Spinoza ne se heurte jamais, en dépit de ses thèses sur la liberté, au problème de la responsabilité humaine.
Donc l'individu pâtit, puisqu'il subit des affections dont son propre corps n'est que partiellement la cause ; néanmoins, il agit également en tant qu'à partir d'idées adéquates (comme sont les notions communes à tout être raisonnable) il peut déduire d'autres idées dont il est la cause totale. Il faut donc dire que les choses font varier la puissance d'agir de notre corps, tandis que les idées de ces choses font varier la puissance d'agir de notre esprit. Aussi notre pouvoir d'action se mesure-t-il aux obstacles. Et, pour que l'homme accepte de s'efforcer à persévérer dans l'existence, nonobstant ces difficultés, il faut bien que le désir d'agir préside à son essence même.
Ce désir constitue le fait primitif et originel de l'anthropologie spinoziste : il manifeste l'effort pour persévérer dans l'être – le « conatus » actualisé et conscient d'exister grâce à l'action. Avant Marx, Spinoza avait pressenti le rôle capital de la praxis : « L'esprit s'efforce de persévérer dans son être pour une durée indéfinie et […] comme il est nécessairement conscient de soi par les idées des affections du corps, il est conscient de cet effort […]. Le Désir est l'appétit avec la conscience de soi-même » (Éthique).
Si le désir est constitutif de l'homme et s'il se définit comme notre puissance même d'exister, on conçoit que doive découler de ces prémisses, logiquement et causalement, l'effort de l'Esprit pour imaginer des choses susceptibles d'accroître sa puissance d'action. C'est là le principe même du jeu varié des passions. Mise au service d'un noble but, l'imagination, cependant, en exerçant son pouvoir sans avoir conscience de la nature exacte de son acte, deviendra source d'impuissance et non de vertu : du parallélisme psycho-physiologique déjà mentionné, Spinoza a tiré un modèle mécanique des passions, un rapport de forces, une tentative d'équilibre. La joie et la tristesse témoignent du passage d'un plus grand degré de perfection à un degré moindre. La joie étant l'affection procurée par la possession des idées adéquates, plus l'esprit d'un individu sera actif et progressera dans la connaissance, plus il sera heureux.
À l'inverse des affections, toute passion réside dans l'imagination ou inadéquation des idées ; elle intervient dans le « transfert » des sentiments : l'amour, la haine, la jalousie, l'espoir, la crainte, l'intolérance, le mépris. Tels sont les dérivés de la tristesse. Mais, lorsque l'imagination se mêle à la force de l'esprit actif et joyeux, les passions, à leur tour, se font vertu : fermeté, tempérance, sobriété, générosité, modestie, clémence… Ne voyons à cela nul paradoxe : si les passions sont – qui le nierait tant leur force est grande ? –, c'est qu'elles ont leur raison d'être ; elles sont naturelles, éthiquement neutres, ni bonnes ni mauvaises, pourvu qu'elles n'entrent pas en conflit avec la raison. Fondée par la nature des choses, une passion ne pourra être combattue que par une autre, plus forte, aidée des sentiments, mais non pas les seules idées ; nulle maladie dans la passion, nulle perversité ; c'est une puissance à éduquer ; de l'ordre de la nature, elle appartient aussi bien à la raison. D'ailleurs qui proposerait un critère objectif du bien et du mal s'illusionnerait naïvement : « Nous ne désirons, nous ne voulons pas, nous ne poursuivons pas une chose parce qu'elle est bonne, mais inversement elle est bonne parce que nous la désirons, la voulons et la poursuivons » (Éthique). Spinoza intègre la valeur au désir sans sombrer dans le subjectivisme. La grande affaire devient de transformer les tendances passives en puissance active, de libérer l'homme sans le sortir de la nature. Cela est possible dès lors que tout conflit provient des passions et que la raison est à même d'accorder un homme avec lui-même.
En outre, ce qui vaut pour l'individu vaut pour la société ; ce qui est vrai pour la morale le sera aussi pour le droit. « L'impuissance de l'homme à gouverner et à contenir ses passions, je l'appelle servitude », écrit Spinoza. Et la servitude règne sous d'autres espèces que la passion : la superstition religieuse en est une forme, le régime monarchique une autre. « C'est donc la servitude et non pas la paix qui est favorisée par le transfert de tout le pouvoir à un seul homme ; car la paix […] ne consiste pas dans l'absence de guerre, mais dans l'union des âmes, c'est-à-dire la concorde » (Traité politique).

Le dessein du philosophe demeure constant : la joie intérieure ne peut être dissociée de la démocratie. « Cela fait partie de mon bonheur de donner mes soins à ce que beaucoup d'autres comprennent comme moi, de sorte que leur Entendement et leurs désirs s'accordent avec mon Entendement et mes désirs » (Traité de la réforme de l'entendement). Si l'on veut construire la « béatitude », il faut, en même temps, édifier une société qui rende possible et garantisse la liberté. Loin de Spinoza le projet d'un modèle social utopique ; il faut viser à la pratique et à sa réalisation en tenant compte des imperfections et des mauvaises dispositions des individus avant leur libération intérieure. À cette fin, les passions de chacun seront mises au service de tous. La première initiative proposée est, en conséquence, l'utilisation de la contrainte et d'institutions coercitives pour obtenir une conduite sociable, raisonnable et juste des individus. Le pouvoir légitime appartiendra à une assemblée démocratique qui, pour faire persévérer dans l'être le groupe social qu'elle incarne, s'efforcera d'instaurer des relations de « paix et d'amitié » entre les hommes également législateurs. La terre deviendra propriété collective, et chaque citoyen sera susceptible, quel que soit son rang, de servir sous les drapeaux : car « rien n'est plus utile à l'homme qu'un autre homme vivant sous la conduite de la Raison », et enfin « il est plus libre dans l'État que dans la solitude » (Éthique).

« Le bien que tout partisan de la vertu poursuit pour lui-même, il le désirera aussi pour les autres, et cela d'autant plus qu'il a une plus grande connaissance de Dieu » (Éthique). Se comprendre ainsi, c'est se connaître par la connaissance du troisième genre, grâce à laquelle nous « éprouvons une Joie accompagnée de l'idée de Dieu comme cause éternelle […]. Et si la Joie consiste dans le passage à une perfection plus grande, la Béatitude consiste alors pour l'esprit à posséder la perfection même » (Éthique). Cette béatitude se confond avec la libre unification de soi-même et du monde, jointe à l'amour intellectuel de Dieu. Alors, nous expérimentons notre âme, non comme immortelle, mais comme éternelle ; l'idée que nous formons de nous-mêmes n'est plus que le reflet de celle que Dieu pense « sous l'espèce de l'éternité ». « L'Amour intellectuel de l'Esprit envers Dieu est l'Amour même par lequel Dieu s'aime lui-même, non en tant qu'il est infini mais en tant qu'il peut s'expliquer par l'essence de l'esprit humain considéré sous l'aspect de l'éternité ; c'est-à-dire que l'Amour intellectuel de l'Esprit envers Dieu est une partie de l'amour infini par lequel Dieu s'aime lui-même » (Éthique).
Est-il utile d'ajouter qu'une doctrine aussi subversive que peu orthodoxe ne recueillit guère les faveurs des philosophes en son temps ? Malebranche, Fénelon, Leibniz, Bayle s'en prirent à elle. « Nul n'est prophète en son pays. » Spinoza fit toujours l'expérience de cette règle. Au cours des xviiie s. et xixe s., l'herméneutique perdit en clairvoyance ce qu'elle gagna en bienveillance. Comme firent les romantiques allemands, les interprètes tentèrent une réduction du système tantôt à une pure ontologie, tantôt, à la manière de Jabobi, de Schelling et de Hegel, à une simple philosophie de la nature. On a déjà indiqué que les pensées spinoziste et nietzschéenne étaient parentes dans leur effort de transvaluation des valeurs établies. N'appartient-il pas au premier chef à la philosophie et à la science contemporaines de reconnaître leur dette à l'égard d'une réflexion dont on voudrait suggérer qu'elle subsiste tout entière au service de l'univocité et de la lucidité, de l'être, du produire, du connaître et du langage ?