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samedi 6 février 2021

Le Père Jean-Pierre Jossua (1930-2021)

 

Jean-Pierre Jossua (1930-2021)



Biographie :

Jean-Pierre Jossua est né d’une famille d’origine judéo-espagnole, agnostique depuis plusieurs générations.

Pendant la guerre, il réside à Nice, puis en Argentine. Son père, resté en France, est arrêté et meurt en déportation à Auschwitz en 1943.

Il entre dans l’ordre dominicain en 1953. Études au Saulchoir, puis doctorat en théologie à Strasbourg. Co-directeur de la revue théologique internationale Concilium de 1970 à 1996.

Vers 1973, il inaugure un premier versant de sa «théologie littéraire» – l’écriture littéraire de l’expérience et de la réflexion chrétiennes, puis en 1980 un second versant – la lecture théologique de la littérature.

Il devient en 1988 directeur de la revue La Vie spirituelle et le reste jusqu’en 1996.

Il commence en 1995 à enseigner au département d’esthétique du Centre Sèvres avec un séminaire sur Dans le leurre du seuil, d’Yves Bonnefoy.

En 2000, il est invité à donner les leçons Joan Maragall à Barcelone, sur la littérature et l’inquiétude de l’absolu.


Dès 1992, il prend l’habitude de résider partiellement en Haute-Provence, devant la face nord du Mont Ventoux.

Source : Editions Arfuyen


 Ses ouvrages à la bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

JOSSUA, Jean-Pierre. – La foi en questions. – Paris, Flammarion, 1989. 144 pages.

 

JACQUEMONT, Patrick ; JOSSUA, Jean-Pierre. – Une foi exposée. – Paris, Le Cer, 1972. 177 pages.

 

JACQUEMONT, Patrick ; JOSSUA, Jean-Pierre. – Le temps de la patience. – Paris, Le Cerf, 1976. 165 pages

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – La condition du témoin. – Paris, Le Cerf, 1984. 113 pages.

 

JACQUEMONT, Patrick ; JOSSUA ; QUELQUEJEU, Bernard.- De qui tenir… : portraits de famille. – Paris, Le Cerf, 1979. 229 pages.

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – Lettres sur la foi : à un ami italien. – Paris, Le Cerf, 1980. 161 pages.

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – Peut-on parler de Dieu ?  - Genève, Labor et Fides, 2006. 111 pages.

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – Paris, Le Cerf, 1983. 109 pages.

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – Le livre des signes. – Paris, Le Cerf, 1993. 131 pages.

 

 JOSSUA, Jean-Pierre. – Un homme cherche Dieu. – Paris, Le Cerf, 1979. 115 pages.

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – La littérature et l’inquiétude de l’absolu. – Paris, Beauchesne, 2000. 191 pages.

 

JOSSUA, Jean-Pierre ; SED, Nicolas-Jean. – Interpréter : Mélanges offerts à Claude Geffré. – Paris, Le Cerf, 1992. 328 pages.

 

WINKLHOFER, A. – L’Eglise présence du Christ. – Paris, Le Cerf, 1966. 298 pages. Avec une bibliographie de A. Schneider et J.-P. Jossua.

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – La Beauté et la Bonté. – Paris, Le Cerf, 1987. 134 pages.

 

DORE, Joseph. – Sur l’identité chrétiennes – Paris, Desclée 1990. 221 pages. Avec des études de François Bousquet, Antoine Delzant, Henri-Jérôme Gagey, Jean-Pierre Jossua… [et al.]

 

CORMUZ, Michel. – Le Ciel est en toi : introduction à la mystique chrétienne.  – Genève, Labor et Fides, 2001. 263 pages. Préface de Jean-Pierre Jossua.

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – Seul avec Dieu : l’aventure mystique. – Paris, Gallimard, 1996. 176 pages.

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – Le Père Congar : la théologie au service du peuple de Dieu. – Paris, Le Cerf, 1967. 276 PAGES.

 

EICHER, Peter. – Dictionnaire de théologie. – Paris, Le Cerf, 1988. IX-838 pages.   [trad. de l'allemand sous la dir. de Bernard Lauret et Jean-Pierre Jossua]

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – Pour une histoire religieuse de l’expérience littéraire : 3. Dieu aux XIXè et XXè siècles. – Paris, Beauchesne, 1990-1993. 306  pages. . -

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – Pour une histoire religieuse de l’expérience littéraire. 4 : Poésie et roman. – Paris, Beauchesne, 1998. 302 pages.

 

JOSSUA, Jean-Pierre. – Jésus le Sauveur : essai sur la doctrine artistique de la Rédemption . – Paris, Le Cerf, 1961. 168 pages.

 

CONGAR, Y. ; GY, P.-M. ; JOSSUA, J.-P. ; CHENU, M.-D. ; CARROUGES, M. ; COLIN, P. ; STRORMANN, Th. ; MAELIANGEAS, B.-D. ; AUDET, J.-P. ; LYONNET, St. – Vatican II : la liturgie après Vatican II : bilans, études, prospectives. – Paris, Le Cerf, 1967. 419 pages.

 

ALBERIGO, G. ; CHENU, M.-D. ; JOSSUA, J.-P. [et al]. – Une école de théologie : le Saulchoir. – Paris, Le Cerf, 1985. 465 pages.

 

BESSIERE, Gérard ; JACQUEMONT, Patrick ; JOSSUA, Jean-Pierre ; PINCHON, Michel . – Lettres au Père Riobé. – Paris, Le Cerf, 1972. 141 pages.

 

La grande oeuvre du Père Jossua



 Pour une histoire religieuse de l’expérience littéraire. Tome 1, XIXè-XXè siècles

Jean-Pierre Jossua

Paris, Beauchesne, 1997. 304 pages


Dans cet ensemble d'études, Jean-Pierre J ossu a cherche à montrer le très grand intérêt de la littérature - essais, romans, poésie - pour un renouvellement du langage religieux, fût-elle l'œuvre d'écrivains non chrétiens mais engagés dans une quête indéfinie. Du même coup, il nous offre une série d'analyses qui, lors de leur parution en revue ou de leur communication en manuscrit, pour celles qui sont inédites, ont été jugées par les spécialistes ou les écrivains eux-mêmes comme étant parmi les meilleures qui aient été produites. Le volume comprend, après une introduction comparant le projet de Bremond avec la présente tentative, des monographies consacrées à Angelus Silesius, Hugo, Jacobsen, Proust, Jean-Paul de Dadelsen, Bonnefoy, Grosjean, mais aussi deux grandes études sur des thèmes, l'une sur « Le seuil et l'attente » (Kafka, Alain-Fournier, Segalen, Daumal, Gracq, Jünger, Buzzatti, Reverdy, Beckett, Blanchot, etc.), l'autre sur « La sainteté dans quelques romans du XXe siècle» (de Malègue, Fogazzaro, Gide, Paule Régnier, Bernanos, à Bourbon-Busset, Gadenne, Sulivan, Tournier, en passant par Green, Wiechert, Greene, Gertrude von Le Fort, Mauriac, etc.). Il n'est pas fréquent qu'une compétence théologique et une connaissance précise de la littérature soient ainsi unies pour produire un ouvrage original, et qui vient à son heure.

 

 

 

 

POUR UNE HISTOIRE RELIGIEUSE DE L'EXPÉRIENCE LITTÉRAIRE

Tome 2. Poésie moderne

Paris, Beauchesne, 1997. 286 pages

Les interrogations qui sous-tendent ce livre demeurent celles du premier volume paru sous le même titre en 1985. Quelle puissance créatrice de langue religieuse manifeste la littérature, et ce de façon théologique, c'est-à-dire réflexive et critique? Par-delà l'entreprise d'une création orientée par des auteurs chrétiens vers l'expression et l'approfondissement de la foi ou de l'existence qu'elle engage, quel apport peut offrir aux croyants l'effort tenté par bien d'autres écrivains de créer un langage de l'absolu? Non certes pour annexer ces derniers, mais au contraire en se mettant à leur école... Le sous-titre " Poésie moderne " ne recouvre pas tout le contenu de ce second volume : il indique la préoccupation dominante qui s'y fait jour, non seulement quand il s'agit d'œuvres proprement poétiques (Bonnefoy, Jaccottet, Reverdy, Jouve, etc.) mais encore dans la lecture de romans - comme ceux de Hugo, de Gracq, de Handke - car ce sont surtout des mots et des images, plus que des personnages et des situations, qui y retiennent mon intérêt.

  

Pour une histoire religieuse de l’expérience littéraire. Tome 3, Dieu aux XIXè et XXè siècles.

Paris, Beauchesne, 1994. 306 pages

 Comme les premiers volumes publiés en 1985 et en 1990, ce livre est sous-tendu par deux questions. La puissance créatrice de langages de la transcendance, que possède la littérature, peut-elle aider des croyants à renouveler celui de la foi? Le regard du théologien peut-il contribuer à l'intelligence des œuvres? Un chapitre introductif tente de dégager le sens de l'entreprise qui s'achève avec ce troisième volume. Une partie des études concerne l'image ou l'idée de Dieu : Lamartine, Vigny, Nerval et le divin féminin, Laforgue et le blasphème. D'autres y touchent de près : Rousseau, Staël, Constant et la Bible, le premier Claudel, Montherlant et le religieux, René-Guy Cadou, Char, Bonnefoy et la mystique; Sulivan et la foi ; les réécritures bibliques de Grosjean. Certaines enfin sont un peu différentes : Joubert, l'individualisme au tournant des deux siècles, le sacré en Provence chez Giono, Bosco, Jaccottet, un bilan de la correspondance de Proust. Sans négliger la pensée, prêter attention avant tout aux mots, aux images, aux formes...

 

Pour une histoire religieuse de l’expérience littéraire. Tome 4, Poésie et roman

Jean-Pierre Jossua

Paris, Beauchesne, 1998.  297 pages

 

Ce volume poursuit une recherche, engagée dans les trois précédents, sur l'apport de la littérature pour un renouvellement du langage religieux et sur l'apport de la théologie pour la compréhension des textes littéraires.
Après trois chapitres plus théoriques, il comprend des études sur des auteurs du XIXe siècle (tels Chateaubriand et Marceline Desbordes-Valmore), des romanciers (comme Bernanos, Céline, Blanchot) et des poètes modernes (comme Max Jacob, Marie Noël, Gustave Roud), des poètes contemporains (tels Anne Perrier et Jean-Pierre Lemaire). Dans ce dernier domaine, il faut souligner la présence dans l'ouvrage de trois contributions sur Yves Bonnefoy, déjà étudié dans chacun des volumes antérieurs, et notamment un commentaire détaillé du poème Dans le leurre du seuil.
Comme les précédents, ce tome IV s'achève par un choix d'aphorismes librement commentés ; il s'agit cette fois de G.C. Lichtenberg.


 

 

mercredi 4 novembre 2020

Une biographie d'Edmond Michelet (1899-1970), homme politique français par Mgr Jacques Perrier

 

Edmond Michelet, la hantise des autres

Jacques Perrier

Pari, Salvator, 2020. 426 pages

 

 


Résumé

 

Edmond Michelet a-t-il été le premier résistant de France ? En tout cas, il est le premier à avoir publié un tract appelant à la résistance. Au moment même, mais sans le savoir, où de Gaulle lançait l'appel du 18 Juin. Membre du mouvement Combat, il est capturé en février 1943, puis déporté à Dachau. Son témoignage, Rue de la Liberté, est une lecture irremplaçable sur l'univers concentrationnaire.

Cette biographie fouillée et enlevée montre comment ce père de famille a été amené à entrer en résistance et ce qui a découlé de son engagement : une vie politique ininterrompue aux côtés de celui qui deviendra son grand ami, le général de Gaulle.

Il occupera plusieurs ministères, dont celui de la Justice pendant la guerre d'Algérie. En 1969, il succède à André Malraux comme ministre des Affaires culturelles : Malraux, l'agnostique, et Michelet, le catholique, étaient profondément liés. C'est en allant inaugurer une Maison de la culture que Michelet est frappé d'une congestion cérébrale. Il meurt quelques jours plus tard, le 9 octobre 1970.

 Edmond Michelet fut dévoré toute sa vie, comme il disait, par « la hantise des autres ». Cet ouvrage de référence présente également la correspondance clandestine inédite et bouleversante d'Edmond Michelet, alors prisonnier des Allemands à Fresnes, avec son épouse.

 

AUTEUR

Mgr Jacques Perrier, prêtre de Paris, a été évêque de Chartres, puis de Tarbes et Lourdes. Retiré en Limousin, il a pu travailler sur les archives conservées au Centre Michelet de Brive et consulter la correspondance familiale.

 

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 Recension sur le site de l'Eglise catholique

Edmond Michelet est mort 9 octobre 1970, un mois après François Mauriac et un mois avant le général de Gaulle (1). À l’occasion du 50e anniversaire de sa mort, Mgr Jacques Perrier fait paraître une biographie enrichie de documents inédits, dont les messages échangés entre Edmond Michelet et sa femme Marie ainsi que le cahier que celle-ci a tenu en 1943 à partir du moment où elle a été sans nouvelles de son mari. Ce cahier qui n’a été ouvert qu’à la mort de Madame Michelet en 1990, révèle les angoisses d’une épouse et d’une mère, le courage dont elle s’arme pour traverser l’épreuve de la séparation et le combat spirituel pour rester ancrée dans l’espérance.

Né le 8 octobre 1899 dans une famille d’épicier, Edmond Michelet – qui ne passera pas son bac – a le profil d’un militant catholique de l’entre-deux-guerres, à cheval entre l’Action française (avec laquelle il rompt en 1927) et l’Action catholique dont il sera le responsable pour le diocèse de Tulle en 1933-1934. Attaché à la pratique religieuse et à la formation du chrétien et du citoyen, Michelet est à l’origine de nombreuses initiatives – création de cercles, animation de groupes – qui, malgré ses responsabilités comme courtier en alimentation et l’éducation de ses sept enfants, l’engagent pleinement dans la vie de la cité. Son destin bascule en même temps que celui de la France, le 17 juin 1940. Refusant l’armistice, il édite un tract, puisant dans Péguy pour appeler à une résistance qui sera aussi une croisade antinazie.

Les actions de résistance de Michelet (il est responsable de la Région 5 du mouvement Combat de Henri Frenay puis des Mouvements Unis de la Résistance) finissent par le faire « tomber ». Arrêté en février 1943, il est interné six mois à Fresnes avant de rejoindre Dachau le 15 septembre 1943. Responsable des Français du camp – il s’effacera devant l’autorité du général Delestraint lorsque celui-ci arrivera à Dachau (2) – Edmond Michelet y acquiert une autorité et une stature morale et spirituelle exceptionnelles. Lorsque le camp est libéré par les Américains, le 29 avril 1945, Edmond Michelet ne quittera les lieux qu’un mois plus tard. Immédiatement la vie politique le happe. Député MRP de Corrèze, il est surtout gaulliste et sera ministre des Armées (1945-1946) pour contrebalancer l’influence communiste (on a donné le ministère de l’armement à Charles Tillon). Battu en 1951, il continue de militer et sera sénateur de 1952 à 1959. Ses jugements sévères sur ses camarades démocrates-chrétiens, sa « fidélité » – un mot clef de son vocabulaire – au général de Gaulle lui permettront un retour à partir de 1958. Ministre des Anciens Combattants, ministre de la Justice en 1961 et 1962 – au moment où les affaires d’Algérie confrontent le ministre à l’instruction des demandes de grâce des condamnés à mort3 – membre du conseil constitutionnel entre 1962 et 1967, député du Finistère, ministre de la Fonction Publique et enfin ministre des Affaires culturelles dans le gouvernement Chaban-Delmas de la présidence Pompidou : le parcours de Michelet impressionne. Même si succéder à Malraux n’est pas simple pour le fils d’épicier – il dira lui-même « François Coppée succède à Pindare » témoignant par-là que son inculture n’est pas grande !

Mgr Perrier restitue par-delà les honneurs accumulés le fil rouge qui court tout au long de cette vie qui s’est consumée dans le service (Michelet meurt en fonction après avoir témoigné de sa grande faiblesse physique lors de l’hommage national à Mauriac le 4 septembre 1970) : « la hantise des autres ». Michelet a des convictions solides, un tempérament volontaire qu’accompagne son épouse. Le secret de l’homme cependant est spirituel. C’est le chrétien Michelet qui fait vivre le politique Edmond Michelet.

Grâce aux archives familiales auxquelles il a eu accès et grâce aussi à sa sensibilité et son ministère, Mgr Jacques Perrier laisse entendre la foi d’Edmond et Marie Michelet. Le livre est autant un livre d’histoire qu’un ouvrage spirituel. Il ne s’agit pas d’hagiographie, ni d’une admiration béate. À mesure qu’on avance dans le livre, on sent une attraction exercée par Edmond Michelet. L’exemple humain et politique est expliqué à la lumière de sa vie de prière, enracinée dans une pratique de l’eucharistie. Rarement dans un ouvrage qui répond aux exigences universitaires, il est donné de sentir l’action concrète que la messe peut avoir sur un homme et son engagement. À ceux qui, lorsqu’il était ministre, lui conseillaient de s’abstenir de communier en public lors d’une messe   où il représentait le gouvernement de la République, il répondait qu’il avait couru suffisamment de risques à Dachau pour avoir le droit de communier où et quand il voulait !

La dernière étape Edmond Michelet fut celle de ministre des Affaires culturelles (juin 1969-octobre 1970) où il s’attacha à organiser le septième centenaire de la mort de Saint Louis. L’homme de foi ne s’effaçait jamais et sa foi avait été nourrie de ses lectures de Péguy, de Maritain, de Saint-Exupéry, des conseils du Père Maydieu et de l’amitié du Père Sommet. Edmond Michelet est bien une illustration de l’alliance de la foi et de la culture !

On le sait : la cause d’Edmond Michelet a été introduite à Rome après la clôture de l’enquête diocésaine. Quel qu’en soit le résultat, ceux qui ont croisé Edmond Michelet, notamment ses compagnons de souffrance à Dachau, ont reconnu en lui un saint, un juste. « Il réussissait à entraîner ses compagnons à ne pas exercer la seule liberté qui leur restait, celle de haïr » dira Jean Dannenmuller, un de ses codétenus. Michelet, quelques semaines avant sa mort, répétera à Rocamadour : « Nous ne voulons plus porter en nous le poids de la haine ». Jacques Perrier, le temps d’un livre, nous a restitué cette figure humaine qui s’était configurée dans le Christ souffrant au service des hommes dans la tempête de la barbarie nazie mais aussi dans la reconstruction d’une France et d’une Europe qu’il a voulu plus fraternelles.

 

Signalons l’excellent livre de Xavier Patier, Demain la France. Tombeaux pour Mauriac, Michelet, de Gaulle, Paris, Le Cerf, 2020. Petit-fils d’Edmond Michelet (et donc cousin de Mgr Benoît Rivière), Xavier Patier propose un ouvrage très personnel dans lequel il médite sur ces trois grandes figures catholiques qu’il assimile aux trois vertus théologales (la foi pour Mauriac, la charité pour Michelet, l’espérance pour de Gaulle). Leurs disparitions concomitantes servent de point de départ à une réflexion attendrie sur les transformations religieuses, culturelles et politiques en France sur l’ensemble du demi-siècle. Xavier Patier refuse le discours réactionnaire et conservateur pour proposer au contraire une réflexion sur la responsabilité des catholiques dans le temps présent. Il s’appuie beaucoup sur l’oeuvre de Mauriac pour montrer « l’actualité » du catholicisme, non pas comme identité mais comme réalité transformant les consciences et les actes.


2. Mais le général Delestraint, chef de l’Armée secrète, est exécuté sur ordre de Berlin le 19 avril 1945.
3. Rien de plus utile que de lire en contrepoint à cette biographie, le travail que Benjamin Stora a consacré à François Mitterrand et la Guerre d’Algérie, Paris, 2010 repris dans Benjamin Stora, Une mémoire algérienne, Paris, Robert Laffont, 2020.

  

 Fiche de l’Observatoire Foi et Culture (OFC) 


Publication : Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

mardi 25 août 2020

Monseigneur Hippolyte Simon (1994-2020)



Monseigneur Hippolyte Simon (1944-2020)



Hippolyte Simon, né le 25 février 1944 à Saint-Georges-de-Rouelley dans la Manche, décédé le 25 août 2020, est un archevêque un émérite, ordonné évêque en 1996 puis nommé archevêque de 2002 à 2016 du diocèse de Clermont et vice-président de la Conférence des évêques de France de 2007 à 2013.


Biographie

Formation

Entré au grand séminaire de Coutances, Hippolyte Simon a poursuivi sa formation au séminaire de Bayeux  Il a, par la suite, obtenu une maîtrise de philosophie à l'Institut catholique de Paris et une maîtrise de philosophie politique à l'université de Paris I (université Panthéon-Sorbonne).
Il a soutenu son mémoire sur Le dépérissement de l’État selon Karl Marx , qui sera la base de l'ouvrage Chrétiens dans l’État moderne. Comment peut-on être chrétien après Marx et Hegel ?

Principaux ministères
Il est ordonné prêtre en juin 1970 pour le diocèse de Coutances-et-Avranches .
Après un premier ministère comme aumônier de lycée à Mortain  (Manche), il s'est consacré à l'enseignement, tout d'abord comme supérieur du séminaire interdiocésain de Caen de 1978 à 1990, puis comme vicaire épiscopal chargé de la formation permanente des prêtres et des laïcs et délégué diocésain pour le diaconat permanent de 1990 à 1996 du diocèse de Coutances-et-Avranches. Il a fait partie des auditeurs à l'Institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN) entre 1993 et 1994.
Nommé évêque du diocèse de Clermont en février 1996, il a été consacré le 4 mai de la même année, des mains de Mgr Jacques Fihey dans la cathédrale de Clermont-Ferrand. Il est élevé à la dignité d'archevêque métropolitain de Clermont en décembre 2002, archevêque à la suite du redécoupage des proveninces ecclésiastiques en France et reçu le pallium des mains de Jean-Paul II en juin 2003. 
Il a été vice-président de la Conférence des évêques de France de 2007 à 2013.
Il a été par ailleurs représentant des évêques de France auprès de la Commission des épiscopats de la communauté européenne  (COMECE) jusqu'en novembre 2007. 
Il présente par lettre sa démission le 22 février 2016 pour raisons de santé au pape François, qui l'accepte. Celle-ci prend effet le jeudi 17 mars 2016.
Mort le 25 Août 2020

Prise de positions

À propos des tests ADN
En octobre 2007, Mgr Simon réagit vivement à l'amendement au projet de loi sur l'immigration proposant d’introduire le recours à des tests ADN  pour les candidats au regroupement familial. Il explique que la paternité ne peut se réduire au lien biologique, mais est avant tout un lien d'amour. C'est d'ailleurs ce qui donne tout son sens à l'adoption.

À propos de la candidature de la Turquie à l’Union européenne
En 2004, comme vice-président de la COMECE , Mgr Simon apporte sa voix dans le débat concernant une éventuelle adhésion de la Turquie à l'UNION Européenne. Il demande que l'État turc s'engage à reconnaître un statut officiel aux minorités religieuses présentes dans le pays, engagement qui « devrait faire partie des conditions préalables à l’ouverture des négociations d’adhésion ». Il existe en effet des manquements flagrants à la liberté religieuse dans ce pays.

À propos du dialogue interreligieux
En juin 2008, réagissant à une tribune de Christian Delorme,  il publie une déclaration intitulée « Le dialogue interreligieux suppose et exige l'État de droit ».
Il y insiste sur l'importance de l'État de droit pour permettre et garantir les conditions d'un véritable dialogue par le respect des libertés individuelles. Par ailleurs, il rappelle que dans ce dialogue, alors que les confessions religieuses différencient les participants, c'est la citoyenneté qui constitue leur point commun.
Il parle donc d'un « trilogue », associant l'État de droit aux acteurs du dialogue interreligieux.

A propos de l'Islam en France
En août 2016, Mgr Simon réagit dans le quotidien La Croix  au sujet de la question récurrente de l'organisation par l’État de l'islam en France  : Faut-il à tout prix « un islam de France ?»
Pour Mgr Simon, c'est la compréhension de la laïcité et de la loi de 1905 qui est en jeu. La laïcité « n’est pas une question religieuse mais une question juridique et institutionnelle. » C'est pourquoi d'ailleurs il n’y a pas plus de sens à parler de « l’Église de France ».

Ouvrages
Marx , l'État et la Liberté, Esprit no 11 (novembre 1977)
Chrétiens dans l'État moderne, Cerf,  1984 (2e édition 2012, préfacée par A. Grosser)
Église et Politique, Centurion, 1990
Les Vocations, Documents épiscopat, mars-avril 1992
Vers une France païenne ?, Editions Cana, Paris, 1999 
Libres d’être prêtres, Les Éditions de l’Atelier, 2001
La Liberté ou les Idoles ?, Editions Cana/Desclée de Brouwer, 2002
Les catholiques et l'Europe (Commission des épiscopats de la Communauté européenne), Bayard, 2006. Préface de Jean-Marie Lustiger, postface de Jacques Delors.

mardi 28 juillet 2020

Père Joseph Moingt (1915-2020)



Joseph Moingt


Joseph Moingt, né le 19 novembre 1915 à Salbris dans le Loir-et-Cher et mort le 28 juillet 2020 était un jésuite français, théologien et spécialisé en christologie.


Biographie

Joseph Moingt entre dans la Compagnie de Jésus à la fin de l'année 1938, à l'âge de 23 ans. Avant qu'il puisse finir son noviciat, la Seconde Guerre mondiale  éclate et il est mobilisé sous les drapeaux. Il passe l'essentiel des années de guerre dans divers stalags  pour sous-officiers en Souabe puis en Pologne. Il termine son noviciat à l'établissement jésuite de Laval et, en 1949, il reçoit son ordination sacerdotale.

Formation et carrière
Il étudie pendant deux ans la philosophie à Villefranche-sur-Saône, puis, pendant quatre ans la théologie au théologat de Fourvière.
En 1955, il soutient, sous la direction de Jean Daniélou une thèse sur la Théologie trinitaire de Tertullien à l'Institut catholique de Paris, qui fait l'objet d'une publication en quatre volumes quelques années plus tard. Il est notamment marqué par Henri de Lubac alors enseignant à l'Institut catholique de Lyon et avec lequel il travaille sur Clément d’Alexandrie.
À partir de 1956, il enseigne la théologie à la Faculté jésuite de Fourvière, à Lyon, puis à partir de 1968, à l'Institut catholique de Paris. En 1970, il suit des cours à l'École pratique des hautes études (EPHE) et a la charge des cours de christologie dans le cadre d'une formation pour les laïcs en cours du soir initiée alors à l'Institut catholique. La même année, il prend la direction de la revue Recherches de science religieuse, fonction qu'il occupe jusqu'en 1997. Il enseigne également au scolasticat jésuite de Chantilly  puis, à partir de 1974, au Centre Sèvres, créé à la suite de la fusion de la Faculté de théologie de Fourvière et de la Faculté de philosophie de Chantilly.
En 1980, à l'âge de 65 ans, il prend sa retraite de l'Institut catholique mais poursuit son enseignement au Centre Sèvres, tout en continuant ses recherches théologiques et multipliant les publications, parmi lesquelles La Plus Belle Histoire de Dieu, un ouvrage de vulgarisation qui l'associe à l'historien Jean Bottéro et au rabbin Marc-Alain Ouaknin, qui se vend à plus de 120 000 exemplaires.
Le 19 novembre 2015, il fête ses cent ans.
Joseph Moingt meurt le 28 juillet 2020 à l’âge de 104 ans

Pensée
« La nouveauté de la théologie selon Joseph Moingt vient de l’acte de Dieu de venir à l’homme. ».
« La prétention du christianisme à être “religion de salut” est souvent comprise comme si la religion mettait le salut dans la pratique du culte et la croyance aux dogmes... » Le dernier livre de Joseph Moingt, "L'esprit du christianisme", s'adresse à « des lecteurs, croyants ou non, susceptibles de retrouver du “sens” au christianisme dès lors qu’ils le découvriront préoccupé des mêmes problèmes angoissants qu’eux, à savoir des menaces qui pèsent sur la planète, sur la qualité de la vie, sur le respect de la dignité humaine et de la fraternité des hommes entre eux, dès lors surtout qu’ils se verront convoqués sur ce terrain par les chrétiens...
Voilà ce qui a paru être l’enjeu de la révélation de Dieu dans la mise à mort d’un blasphémateur et de l’annonce du salut en lui et par lui, ... invitation à chacun à se juger lui-même par rapport au mal qu’un homme peut infliger à un autre au nom de sa religion, de ses idées, de sa philosophie, ou de ses intérêts. Ainsi l’esprit du christianisme, compris comme faculté du jugement, sera-t-il rendu à l’esprit de l’homme, indépendamment de sa religion, ... non revendication de propriété, mais partage d’un bien commun et appel à l’entraide. »


Publications

On trouvera une bibliographie plus complète sur le site des Jésuites de la Province de France [archive].
Théologie trinitaire de Tertullien, éd. Aubier-Montaigne, 4 vol., 1966-1969
Le Devenir chrétien, éd. Desclée de Brouwer,, 1973
La Transmission de la foi, éd. Fayard, 1976
« Laisser Dieu s'en aller », in Dieu, Église, Société, édité par Joseph Doré, Paris, Le Centurion, 1985, p. 275-286
L'Homme qui venait de Dieu, éd. Cerf, coll. « Cogitatio fidei », 1993
Les Trois Visiteurs, éd. Desclée de Brouwer, 1999
La plus belle histoire de Dieu : qui est le dieu de la Bible ?, avec Jean Bottéro et Marc-Alain Ouaknin, éd. Le Seuil, 1997,
Dieu qui vient à l’homme. Tome I, Du deuil au dévoilement de Dieu, éd. Cerf, coll. Cogitatio fidei, no 222, 2002
Dieu qui vient à l'homme. Tome II, De l'apparition à la naissance de Dieu (2 volumes), éd. Cerf, coll. Cogitatio fidei, no 245 et 257, 2005/2006
Quel pouvoir, quel service ?, avec Claude Dagens, Pierre Michel Anglarès, Archimandrite Job Getcha, ... éd. Parole et silence, 2007
L'Évangile de la résurrection, éd. Bayard, 2008
Croire quand même : libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, entretiens avec Karim Mahmoud-Vintam et Lucienne Gouguenheim, éd. Temps Présent, coll. « Semeurs d’avenir », 2010 
Faire bouger l'Église catholique : pour un humanisme évangélique, Desclée de Brouwer, Paris, 2012
L'Évangile sauvera l’Église, Paris, Salvator, coll. « Forum », 2013
Figures de théologiens : M. Blondel, E. Troeltsch, D. Bonhoeffer, A. Dumas, M. de Certeau, H. de Lavalette, G. Kowalski, H. de Lubac, M. Légaut, J. Loew, Paris, Cerf, coll. « Théologies », 2013
Croire quand même : libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2013
L'Évangile de la résurrection : méditations spirituelles, Montrouge, Bayard,   2014
Croire au Dieu qui vient. Tome I, De la croyance à la foi critique, Gallimard, 2014.
Croire au Dieu qui vient. Tome II, Esprit, Église et monde : de la foi critique à la foi qui agit, Gallimard, 2016 
L'esprit du christianisme: religion, révélation et salut, Temps Présent Editions, 2018 




Publication : Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

mardi 2 juin 2020

Louis Massignon, le catholique musulman



Louis Massigon. Le « catholique musulman »,
de Manoël Penicaud,
Bayard, 2020. 431 p., 23,90 €





Description

Surnommé le « catholique musulman » par Pie XI, Louis Massignon
est un grand témoin et acteur du xxe siècle. Professeur au Collège
de France, islamologue, historien, linguiste, sociologue, militaire,
aventurier, écrivain, homme engagé… sa vie offre une amplitude
exceptionnelle et en fait l’un des plus fascinants savants français
du siècle dernier. Cet islamologue catholique a joué un rôle majeur
n faveur d’une meilleure reconnaissance de l’islam, dans le monde
académique comme dans la société civile. Il a ainsi dédié sa vie de
chercheur et de croyant à la compréhension de cette religion autre,
déjà mal perçue à l’époque. Il est aussi et avant tout un grand mystique dont la spiritualité est fondée sur la notion d’hospitalité : « Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son
hôte. » Enrichie de nombreux documents visuels inédits, cette biographie redonne toute la modernité et l’importance qu’il mérite à cet extraordinaire « passeur interreligieux ».



BIOGRAPHIE : Louis Massignon, islamologue de renom et catholique fervent

Cette biographie est importante à plusieurs titres. Elle permet, à une époque où le dialogue islamo-chrétien est souvent à la peine, de s’intéresser à nouveau à celui que Pie XI surnommait le « catholique musulman » et que Jacques Berque désignait comme le « cheikh admirable ». Accessible à tous, elle offre un regard renouvelé sur l’itinéraire de ce personnage complexe, grâce à l’apport de sources qui n’étaient pas disponibles jusqu’à présent. Ses huit chapitres approfondissent les huit facettes du personnage en s’attachant à faire émerger les influences, les tournants et les ruptures dans sa vie et à révéler la manière dont il a été « agi » par l’objet de ses recherches, notamment le persan soufi Mansur al-Hallaj. Enfin, ce livre est riche de nombreux documents visuels inédits (issus pour la plupart de la collection de la famille Massignon) qui contribuent à éclairer les événements et les lieux emblématiques de ce fascinant savant et mystique français.


Petite biographie de Louis Massignon




Louis Massignon (25 juillet 1883 à Nogent-sur-Marne - 31 octobre 1962) est un universitaire et islamologue français.

Cet auteur d'une thèse sur la vie du soufi Mansur al-Hallaj, crucifié à Bagdad en 922, n'est pas seulement l'un des plus grands islamologues du XXe siècle, mais aussi l'un des maîtres de la langue française. Sa langue est d'une rare beauté. Il a occupé, provisoirement, le 15 juin 1919 la chaire de sociologie et sociographie musulmanes au Collège de France. Une chaire qu'il va occuper définitivement à partir de janvier 1926 jusqu'en 1954 après la retraite de son prédécesseur Alfred Le Chatelier, le créateur de cette chaire. Il fut également directeur d'études à l'École pratique des hautes études (EPHE).

Massignon a consacré de longues années à la rédaction de sa thèse qui témoigne d'une grande rigueur scientifique et d'un souci exemplaire d'objectivité pour une matière aussi délicate et sensible que la mystique au sens large, la mystique musulmane en particulier.

Il fut aussi un des principaux acteurs de l'établissement d'un dialogue entre l'islam et l'Église catholique dont l'impact très positif figure dans le concile du Vatican II Nostra Ætate l'année même de sa mort en 1962. S'il est resté attaché durant toute sa vie au catholicisme, on lui a parfois reproché un certain syncrétisme qui l'a fait qualifier par le pape Pie XI de « catholique musulman



Publication : Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles 

mardi 19 mai 2020

Baruch Spinoza (1632-1677)



Le siècle de Spinoza
collections N°87 daté avril-juin 2020

Pour comprendre l’audace de Spinoza, qui le premier a radicalement séparé les domaines de la foi et de la raison, il faut suivre le parcours de ce Juif d’origine marrane, dont les grands-parents ont été chassés du Portugal, et qui fut lui-même banni par sa communauté.
Mais il faut aussi se plonger dans l’atmosphère particulière d’une ville, Amsterdam, et d’une époque, le « Siècle d’or », durant laquelle les Pays-Bas furent un îlot de liberté dans un océan monarchique.



Baruch Spinoza ou Baruch d'Espinoza 


INTRODUCTION

« Je suis tout étonné, tout ravi ! J'ai un prédécesseur et lequel ! Je ne connaissais presque pas Spinoza […]. Ma solitude s'est transformée du moins en duo. » Cet aveu vient de Nietzsche (lettre à Franz Overbeck, 1881). Que le penseur révolutionnaire et contestataire par excellence ait reconnu le sens et la portée du spinozisme dans son caractère de modernité, voilà qui justifie l'aversion scandalisée des contemporains de Spinoza et l'enthousiasme suscité par sa philosophie aujourd'hui. En plein xviie s. sont rédigées, mais interdites de publication, éditées, mais sans nom d'auteur, des thèses ayant même valeur qu'un acte politique : renversement blasphématoire de toutes les structures de la conscience et de la société, profession de foi athée, lutte contre toutes les formes d'aliénation et de superstitions (religieuse et politique), entreprise de démystification et de libération des individus (sauvegarde des passions, méfiance vis-à-vis de l'imagination et des fictions), dénonciation de toute perversion idéologique, de toute forme de violence et de tyrannie, condamnation des abus de langage, polémique contre le non-engagement – telles sont les armes de combat du philosophe qui veut faire le salut de l'humanité en établissant par « la béatitude, c'est-à-dire notre liberté », le royaume de Dieu où régneront les hommes.


LA VIE

Seule une vie de brimades peut éclairer la violence de cette réaction anti-cartésienne de la part d'un cartésien. Baruch Spinoza naît en 1632 de parents descendants de Juifs portugais ; ces derniers, pour échapper à l'Inquisition, se sont fixés aux Pays-Bas à la fin du xve s. et intégrés à la communauté « marrane » d'Amsterdam, c'est-à-dire au cercle des Juifs de cœur, convertis de force au catholicisme par l'édit de Ferdinand. Dans ce milieu, Spinoza reçoit une éducation rigoureuse ; l'école confessionnelle, l'« Arbre de la Vie », où il poursuit ses études, lui donne une connaissance de l'hébreu et de la Bible, mais aussi de la littérature espagnole ; c'est là encore que Spinoza prend contact avec les philosophies rationalistes de Maïmonide et de Crescas (1340-vers 1410), des cabalistes. À l'université, où il suit les cours sans être inscrit, il s'assimile aussi la culture hellénique, latine et chrétienne ; il lit les philosophes anglais, italiens, français et allemands, et entretient de multiples rapports avec les maîtres à penser de son temps – même si ces derniers, tel Leibniz, n'osent en reconnaître le fait. Esprit libre, il refuse de rester enfermé dans le ghetto intellectuel juif de sa ville natale. Aussi les milieux chrétiens l'initient-ils aux sciences profanes, l'aident à progresser en mathématiques et en physique ; des libéraux progressistes, tel le médecin Juan de Prado, lui enseignent l'anatomie et la philosophie de Descartes. À la faveur de cet éclectisme intellectuel et de ce cosmopolitisme culturel, le rationalisme d'un homme de vingt ans met en doute les dogmes fondamentaux de la théologie juive et de la religion chrétienne qui s'y rattache. Soupçonné d'hérésie, Spinoza est excommunié par la synagogue, ses maîtres et ses parents en 1656. Exclu religieusement et socialement, il se réfugie d'abord dans les quartiers chrétiens de la ville, chez des amis, se retire ensuite à Rijnsburg, puis à Voorburg, pour finalement s'installer à La Haye. De santé fragile, il gagne sa vie de méditation en polissant des lentilles. En 1663, il rencontre le régent libéral de Hollande, Jean de Witt, qui commence à lui verser une pension. En 1672, l'assassinat de son protecteur au cours d'une émeute monarchiste et nationaliste est une nouvelle catastrophe pour lui : la victoire des mouvements réactionnaires sur les tendances démocratiques ; le peintre Hendrick Van der Spyck l'empêche d'afficher des placards de protestation. Atteint de tuberculose, Spinoza survivra cinq ans en exil volontaire, après quarante années d'ostracisme : il rejette une offre d'enseigner à l'académie de Heidelberg, interrompt une traduction néerlandaise du Pentateuque, une grammaire hébraïque, un Traité de l'arc-en-ciel et un Calcul des chances. Lorsqu'il meurt, en 1677, son ami et médecin Lodewijk Meyer sauve tous ses manuscrits.


LA PENSEE

On devine que la réflexion philosophique de Spinoza manifeste une grande affinité avec la méditation stoïcienne. Cet héritage spirituel apparaît nettement dans les premiers écrits.

Du vivant de l'auteur ne furent publiés que deux ouvrages : en 1663, les Principes de la philosophie de Descartes, suivis des Pensées métaphysiques ; en 1670, le Tractatus theologico-politicus, imprimé anonymement en Allemagne. De 1660, déjà, date le Court Traité de Dieu, de l'homme et de sa béatitude, composé en latin pour des amis chrétiens. La majeure partie du corpus spinoziste est posthume. Ce sont, dans l'ordre chronologique : l'Éthique (1661-1665), le Traité de la réforme de l'entendement (1662), le Traité politique (1675-1677). Spinoza s'est essayé à tous les procédés littéraires : dialogues dans le Court Traité, méthode biographique (sur le modèle du Discours de la méthode cartésien) dans le Traité de la réforme de l'entendement, exposé philosophique sous forme mathématique (« more geometrico ») dans l'Éthique. Mais l'esprit qui anime ces différents discours est fondamentalement identique. C'est lui qui confère à l'ensemble d'une pensée sollicitée par les conflits quotidiens l'unité d'un système hanté par une même problématique : quelle révolution intellectuelle opérer pour que les hommes cessent d'empoisonner leur propre existence et celle d'autrui ? Comment accroître la puissance de vie et de joie dans le monde ? Comment parvenir à un bien infini qui ne soit pas décevant comme sont les valeurs humaines qui suscitent des passions ? Sous-jacents à ces interrogations, deux postulats inébranlables : l'intelligibilité totale et radicale comme puissance de l'entendement (nous pouvons donc connaître Dieu, nonobstant les théologies négatives) ; la nature est rationnelle et donc elle aussi entièrement connaissable. « Cette union de l'esprit avec la Nature totale », Spinoza l'appelle le « souverain bien », qui n'est donc autre que la joie de connaître « partagée avec d'autres individus si possible » (Traité de la réforme de l'entendement). Pour y accéder, nécessité se fait de connaître la nature : non seulement les lois qui la gouvernent, mais aussi le principe qui la gouverne du dedans et en assure l'intelligibilité, c'est-à-dire, selon le mot des théologiens, « Dieu ». Mais, prenons garde, « notre salut n'est que dans une connaissance vraie de Dieu » (la connaissance fausse étant celle des religions révélées), et « la connaissance vraie s'identifie à la vie vraie ».

On comprend, désormais, qu'une métaphysique puisse conduire à une éthique bien fondée par la médiation d'une gnoséologie, d'une psychologie et d'une anthropologie. Laissons Spinoza exposer lui-même son projet et son programme : « Voilà la fin vers laquelle je tends : acquérir cette nature supérieure et tenter que d'autres l'acquièrent avec moi […]. Pour y arriver, il est nécessaire de comprendre assez la Nature pour acquérir une telle nature humaine, puis de former une société capable de permettre au plus grand nombre d'arriver aussi facilement et aussi sûrement que possible à ce but. Ensuite il faut s'appliquer à la philosophie morale et à la science de l'éducation des enfants […] ; il faudra élaborer une médecine harmonieuse […] et ne mépriser aucunement la mécanique. Mais avant tout il faut réfléchir sur le moyen de guérir l'entendement, pour qu'il comprenne les choses facilement, sans erreur, et le mieux possible. Par où l'on peut déjà voir que je veux diriger toutes les sciences vers une seule fin et un seul but, à savoir, arriver à la perfection humaine suprême » (Traité de la réforme de l'entendement). La première tâche s'avère donc être la connaissance de la nature, c'est-à-dire la philosophie, la médecine et la mécanique. En préliminaire, le Traité de la réforme de l'entendement propose une nouvelle logique purifiée pour servir d'instrument à la science : « L'entendement par sa propre force innée se forge les outils intellectuels grâce auxquels il acquiert d'autres forces pour d'autres œuvres intellectuelles […]. Ainsi, avance-t-il, degré par degré, jusqu'au faîte de la sagesse. » La pensée se trouve donc d'emblée décrite comme pouvoir d'action, comme puissance active, dont les idées ne sont en aucun cas comme « des peintures muettes sur un tableau » (Éthique). Dans ces conditions, la réflexion peut et doit se fixer pour discipline méthodique de réformer ses modes de connaissance.
Du Court Traité à l'Éthique, la classification que Spinoza a établie de ces modes de connaissance a pu subir quelques fluctuations ; tantôt tripartite, tantôt quadripartite, la typologie en est somme toute assez simple et fondamentalement inchangée. La connaissance du premier genre est de nature empirique : croyance ou opinion, perception acquise par ouï-dire ou par quelques signes choisis arbitrairement – entendons les « mots » –, perception acquise par expérience vague ou imagination. Celle du second genre définissait le raisonnement – ou, simplement, la raison –, qui est une croyance vraie sauvegardée de l'erreur, mais condamnée à l'abstraction. Spinoza vise ici la pensée discursive, qui établit des liens de causalité ou procède par enchaînements démonstratifs. C'est enfin le suprême degré de la science : la connaissance claire par intuition de l'essence des choses, connaissance plus rationnelle que mystique si la science intuitive signifie bien la saisie compréhensive de ses objets ou leur aperception immédiate comme conséquence d'une nécessité logique. Ainsi, notre amour de Dieu même, pour autant que nous comprenons que Dieu est éternel, doit être dit intellectuel et assuré par la connaissance du troisième genre. Ce dynamisme de l'idée qui enveloppe l'assentiment et la certitude conduit naturellement au problème classique de la vérité et de l'erreur. Spinoza le résout de façon originale en contestant la dualité par Descartes dans l'acte de juger, entre entendement et volonté : « L'erreur consiste dans la privation de connaissance qu'enveloppent les idées inadéquates, c'est-à-dire mutilées et confuses. Il n'y a pas d'acte positif constituant le faux » (Éthique). En conséquence, être dans l'erreur n'est pas réellement penser. C'est uniquement n'avoir qu'une perspective partielle et présenter ce point de vue comme la connaissance du tout. Le faux est donc tout au plus privation, puisque « pour avoir la certitude du vrai, il n'est besoin d'aucun signe que la possession de l'idée vraie » (Traité de la réforme de l'entendement). L'idée vraie est son propre critère : « Verum index sui. » Comment l'idée, ou encore la connaissance, ne serait-elle pas alors toujours idée de l'idée, connaissance de la connaissance, c'est-à-dire réflexion ? Car, « pour savoir que je sais, il faut d'abord et nécessairement que je sache ». L'esprit conscient de lui-même, en tant qu'il a une idée adéquate, vraie, absolue, indépendante des circonstances fortuites, a une idée adéquate de l'idée adéquate. D'où il ressort que la méthode n'est rien d'autre que la connaissance réflexive ou l'idée de l'idée. Donc la bonne méthode sera celle qui montre comment diriger l'esprit selon la norme d'une idée vraie. Savoir est toujours avoir conscience de savoir, et c'est pourquoi un raisonnement, en tant qu'il est vrai et reconnu pour tel, peut légitimement être formalisé. La conclusion du Traité opère un renversement du doute cartésien dont le lieu est annihilé dans le spinozisme : « Qui a une idée vraie sait en même temps qu'il a une idée vraie et ne peut douter de la vérité de la chose. » L'idée vraie n'a plus besoin d'une marque extérieure d'adéquation à son idéal, puisqu'elle est entièrement déterminée par l'esprit, lequel conçoit clairement et distinctement la liaison interne de toutes les parties de l'objet, de sorte que, au regard d'un être parfait qui n'aurait que des idées vraies, toute indétermination disparaîtrait, toute détermination également, qui est toujours indice de négation et de limitation ; l'existence d'un objet relèverait, à ses yeux, du statut de nécessité ou d'impossibilité. Cet Être suprême hypothétique connaîtrait d'une vision globale l'enchaînement de toutes les causes de ce qui advient au monde, de sorte que la fiction, palliatif de l'ignorance, lui serait nécessairement étrangère. « S'il y a un Dieu ou un être omniscient, il ne peut former absolument aucune fiction […]. La fiction ne concerne pas les vérités éternelles », car « l'esprit est d'autant plus capable de fiction qu'il comprend moins et perçoit plus de choses ; et plus il comprend, plus ce pouvoir diminue » (Traité de la réforme de l'entendement).

Sur une théorie logique de la connaissance vient donc se greffer une critique du sensualisme, elle-même liée à une dévalorisation de l'imaginaire et du nominalisme. Car, de ce que nous savons que penser n'est autre qu'avoir une idée vraie, objectivement et formellement, il s'ensuit que, « tant que nous pensons, nous ne pouvons forger la fiction que nous pensons et ne pensons pas […] ou, après connaissance de l'âme, imaginer qu'elle est carrée, bien que nous puissions dire tout cela en paroles » (Traité de la réforme de l'entendement). Contrairement au travail de l'intellection, le processus imaginatif n'est pas un acte ; l'âme demeure passive ; elle perçoit des images dont elle ignore les causes et « délire » en prenant pour la réalité objective les fruits de son propre fonctionnement. « Les mots font partie de l'imagination, en ce sens que nous concevons nombre de fictions selon ce que les mots composent entre eux dans la mémoire. Les mots comme l'imagination peuvent donc être la cause d'erreurs graves et multiples. » Le langage est par essence ambigu, équivoque, et c'est pourquoi « les affaires humaines iraient beaucoup mieux s'il était également au pouvoir de l'homme de se taire ou de parler » (Éthique).

En vérité, nous le savons désormais, la connaissance débute avec la méthode réflexive ; elle commence avec le silence méditatif devant l'ordre sériel des existences et la recherche logique des causes et des enchaînements dans le monde. Le terme premier, le commencement absolu, se nomme dans tous les systèmes métaphysiques traditionnels « Dieu », l'origine de la Création. Or, le rejet de cette idée caractérise précisément l'originalité de l'ontologie spinoziste et rend intelligibles les interprétations athées de cette doctrine. Chez Spinoza, le premier des êtres ontologiquement, et le dernier dans la hiérarchie ordonnée vers la perfection, s'exprime lui-même non pas comme être créateur ou créé, mais comme « ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose à partir duquel il devrait être formé » (Éthique). Il s'agit de la cause substantielle, de l'être le plus parfait puisqu'il est cause de soi, ou encore ce dont l'essence implique l'existence, « c'est-à-dire ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante ». La perfection n'étant rien d'autre, selon Spinoza, que la réalité elle-même, il faut établir une équivalence absolue entre l'être parfait et la Nature – « Deus sive Natura » ou « ce qui à notre sens est exactement la même chose, la Vérité » (Court Traité). La connaissance de la Nature devenant la condition de toute vérité, l'immanence, le monisme, sera donc l'âme du système. La Nature, c'est-à-dire la substance, ou encore Dieu, est une ; notre monde est le seul réel ; il existe comme la totalité infinie qui englobe toutes les réalités finies que nous percevons. L'appendice de l'Éthique énumère les qualités naturelles de Dieu et ses propriétés essentielles : « Il existe nécessairement ; il est unique ; il est et il agit par la seule nécessité de sa nature ; il est la cause libre de toutes choses (cause immanente et non transitive) ; toutes choses sont en Dieu et dépendent de lui de telle sorte que sans lui elles ne peuvent ni être, ni être conçues ; toutes choses enfin furent prédéterminées par Dieu, non pas certes par la liberté de sa volonté ou, en d'autres termes, par son caprice absolu, mais par la nature absolue de Dieu, autrement dit, sa puissance infinie ». Les attributs divins sont donc infinis, et chacun exprime l'infinité de Dieu ; l'esprit humain fini n'en peut connaître que deux : l'étendue et la pensée ; mais il les connaît adéquatement : « Par attribut, j'entends ce que l'Entendement perçoit de la substance comme constituant son essence » (Éthique). La notion d'« expression » résout toutes les difficultés concernant l'unité de la substance et la diversité des attributs : elle convient avec la substance en tant que celle-ci est absolument infinie, avec les attributs parce qu'ils sont une infinité et avec l'essence en tant que chacune est infinie dans un attribut. De ce rapport triadique se déduisent d'autres affections de la substance totale et divine : les modes qui expriment à leur tour l'ordre immuable divin hors de la substance sous des aspects différents en chaque attribut. Leur infinité permet de rendre compte de la distinction entre les diverses créatures. Reste que les attributs sont des formes communes à Dieu, dont ils constituent l'essence, et aux modes ou créatures qui les impliquent essentiellement. Ils nous font passer de la « Nature naturante » (Dieu et ses attributs) à la « Nature naturée » (les modes) sans nous faire quitter l'ordre de l'éternel et de l'infini. L'esprit reste ainsi uni avec la Nature totale, dont l'existence même est le fait éternel par excellence ; Dieu, c'est-à-dire l'action effective de la Nature, existe selon des lois permanentes et stables, de sorte que son efficacité n'est autre qu'un enchaînement causal, à la fois libre – non pas en ce sens qu'il n'y aurait point de lois naturelles, mais dans l'exacte mesure où Dieu n'est pas contraint à agir de l'extérieur –, et nécessaire par essence ou nature.
En substituant ainsi le panthéisme ou l'immanence à une théologie émanative ou créationniste, Spinoza confère un sens à l'homme dans le monde et une signification à la philosophie. L'homme rendu adéquat à Dieu doit devenir conscient de son statut ontologique, de ses possibilités de connaissance et de perfection qui tendent vers l'infini ; il doit se donner les moyens de se libérer en se comprenant tel qu'il est dans ses rapports aux choses et à Dieu.

« La définition de l'homme n'indique pas un nombre d'hommes, mais ils existent plusieurs » (Éthique). Donc « l'essence de l'homme n'enveloppe pas l'existence nécessaire ». C'est le premier traumatisme humain, la conscience lucide de notre contingence. En soi, cette multiplicité fortuite n'est pas un mal ; elle est même naturelle comme l'indice de la puissance de Dieu. Le mal n'apparaît qu'avec les conflits contemporains de la pluralité. Que l'homme se connaisse donc lui-même ! Il découvrira que ce qu'il nomme sa contingence ne tient qu'à son ignorance des causes, de la Nature et de Dieu, qu'à son incapacité de se situer dans la totalité des attributs.
Contre tout le xviie s. Spinoza nie que l'homme ait une âme substantielle ; l'esprit singulier d'un homme n'est rien d'autre que la pensée effective de notre réalité corporelle singulière. Par nature, l'esprit est uni au corps, l'attribut pensée à l'attribut étendue. « L'esprit ne se connaît lui-même qu'en tant qu'il perçoit les idées des affections du corps » (Éthique). « L'objet de l'idée constituant l'esprit humain est le corps, c'est-à-dire un certain mode de l'étendue existant en acte et rien d'autre. » Spinoza apparaît en précurseur de la phénoménologie moderne : nous sommes notre corps dans la mesure où nous sommes la conscience de la conscience du corps. D'où le parallélisme suivant : ce qui survient dans le monde affecte notre corps et suscite dans l'esprit de nouvelles idées des affections. Le primat revient ainsi au corps comme totalité, dont l'esprit ne peut acquérir qu'une « connaissance confuse et mutilée ». Mais, si « l'esprit est déterminé à vouloir ceci ou cela par une cause qui est, elle aussi, déterminée par une autre cause, et ainsi de suite à l'infini » (Éthique), il en résulte que le déterminisme est la loi absolue de la Nature et « qu'il n'y a dans l'Esprit aucune volonté absolue, c'est-à-dire libre ». Remarquons, en guise de paracritique, que Spinoza ne se heurte jamais, en dépit de ses thèses sur la liberté, au problème de la responsabilité humaine.
Donc l'individu pâtit, puisqu'il subit des affections dont son propre corps n'est que partiellement la cause ; néanmoins, il agit également en tant qu'à partir d'idées adéquates (comme sont les notions communes à tout être raisonnable) il peut déduire d'autres idées dont il est la cause totale. Il faut donc dire que les choses font varier la puissance d'agir de notre corps, tandis que les idées de ces choses font varier la puissance d'agir de notre esprit. Aussi notre pouvoir d'action se mesure-t-il aux obstacles. Et, pour que l'homme accepte de s'efforcer à persévérer dans l'existence, nonobstant ces difficultés, il faut bien que le désir d'agir préside à son essence même.
Ce désir constitue le fait primitif et originel de l'anthropologie spinoziste : il manifeste l'effort pour persévérer dans l'être – le « conatus » actualisé et conscient d'exister grâce à l'action. Avant Marx, Spinoza avait pressenti le rôle capital de la praxis : « L'esprit s'efforce de persévérer dans son être pour une durée indéfinie et […] comme il est nécessairement conscient de soi par les idées des affections du corps, il est conscient de cet effort […]. Le Désir est l'appétit avec la conscience de soi-même » (Éthique).
Si le désir est constitutif de l'homme et s'il se définit comme notre puissance même d'exister, on conçoit que doive découler de ces prémisses, logiquement et causalement, l'effort de l'Esprit pour imaginer des choses susceptibles d'accroître sa puissance d'action. C'est là le principe même du jeu varié des passions. Mise au service d'un noble but, l'imagination, cependant, en exerçant son pouvoir sans avoir conscience de la nature exacte de son acte, deviendra source d'impuissance et non de vertu : du parallélisme psycho-physiologique déjà mentionné, Spinoza a tiré un modèle mécanique des passions, un rapport de forces, une tentative d'équilibre. La joie et la tristesse témoignent du passage d'un plus grand degré de perfection à un degré moindre. La joie étant l'affection procurée par la possession des idées adéquates, plus l'esprit d'un individu sera actif et progressera dans la connaissance, plus il sera heureux.
À l'inverse des affections, toute passion réside dans l'imagination ou inadéquation des idées ; elle intervient dans le « transfert » des sentiments : l'amour, la haine, la jalousie, l'espoir, la crainte, l'intolérance, le mépris. Tels sont les dérivés de la tristesse. Mais, lorsque l'imagination se mêle à la force de l'esprit actif et joyeux, les passions, à leur tour, se font vertu : fermeté, tempérance, sobriété, générosité, modestie, clémence… Ne voyons à cela nul paradoxe : si les passions sont – qui le nierait tant leur force est grande ? –, c'est qu'elles ont leur raison d'être ; elles sont naturelles, éthiquement neutres, ni bonnes ni mauvaises, pourvu qu'elles n'entrent pas en conflit avec la raison. Fondée par la nature des choses, une passion ne pourra être combattue que par une autre, plus forte, aidée des sentiments, mais non pas les seules idées ; nulle maladie dans la passion, nulle perversité ; c'est une puissance à éduquer ; de l'ordre de la nature, elle appartient aussi bien à la raison. D'ailleurs qui proposerait un critère objectif du bien et du mal s'illusionnerait naïvement : « Nous ne désirons, nous ne voulons pas, nous ne poursuivons pas une chose parce qu'elle est bonne, mais inversement elle est bonne parce que nous la désirons, la voulons et la poursuivons » (Éthique). Spinoza intègre la valeur au désir sans sombrer dans le subjectivisme. La grande affaire devient de transformer les tendances passives en puissance active, de libérer l'homme sans le sortir de la nature. Cela est possible dès lors que tout conflit provient des passions et que la raison est à même d'accorder un homme avec lui-même.
En outre, ce qui vaut pour l'individu vaut pour la société ; ce qui est vrai pour la morale le sera aussi pour le droit. « L'impuissance de l'homme à gouverner et à contenir ses passions, je l'appelle servitude », écrit Spinoza. Et la servitude règne sous d'autres espèces que la passion : la superstition religieuse en est une forme, le régime monarchique une autre. « C'est donc la servitude et non pas la paix qui est favorisée par le transfert de tout le pouvoir à un seul homme ; car la paix […] ne consiste pas dans l'absence de guerre, mais dans l'union des âmes, c'est-à-dire la concorde » (Traité politique).

Le dessein du philosophe demeure constant : la joie intérieure ne peut être dissociée de la démocratie. « Cela fait partie de mon bonheur de donner mes soins à ce que beaucoup d'autres comprennent comme moi, de sorte que leur Entendement et leurs désirs s'accordent avec mon Entendement et mes désirs » (Traité de la réforme de l'entendement). Si l'on veut construire la « béatitude », il faut, en même temps, édifier une société qui rende possible et garantisse la liberté. Loin de Spinoza le projet d'un modèle social utopique ; il faut viser à la pratique et à sa réalisation en tenant compte des imperfections et des mauvaises dispositions des individus avant leur libération intérieure. À cette fin, les passions de chacun seront mises au service de tous. La première initiative proposée est, en conséquence, l'utilisation de la contrainte et d'institutions coercitives pour obtenir une conduite sociable, raisonnable et juste des individus. Le pouvoir légitime appartiendra à une assemblée démocratique qui, pour faire persévérer dans l'être le groupe social qu'elle incarne, s'efforcera d'instaurer des relations de « paix et d'amitié » entre les hommes également législateurs. La terre deviendra propriété collective, et chaque citoyen sera susceptible, quel que soit son rang, de servir sous les drapeaux : car « rien n'est plus utile à l'homme qu'un autre homme vivant sous la conduite de la Raison », et enfin « il est plus libre dans l'État que dans la solitude » (Éthique).

« Le bien que tout partisan de la vertu poursuit pour lui-même, il le désirera aussi pour les autres, et cela d'autant plus qu'il a une plus grande connaissance de Dieu » (Éthique). Se comprendre ainsi, c'est se connaître par la connaissance du troisième genre, grâce à laquelle nous « éprouvons une Joie accompagnée de l'idée de Dieu comme cause éternelle […]. Et si la Joie consiste dans le passage à une perfection plus grande, la Béatitude consiste alors pour l'esprit à posséder la perfection même » (Éthique). Cette béatitude se confond avec la libre unification de soi-même et du monde, jointe à l'amour intellectuel de Dieu. Alors, nous expérimentons notre âme, non comme immortelle, mais comme éternelle ; l'idée que nous formons de nous-mêmes n'est plus que le reflet de celle que Dieu pense « sous l'espèce de l'éternité ». « L'Amour intellectuel de l'Esprit envers Dieu est l'Amour même par lequel Dieu s'aime lui-même, non en tant qu'il est infini mais en tant qu'il peut s'expliquer par l'essence de l'esprit humain considéré sous l'aspect de l'éternité ; c'est-à-dire que l'Amour intellectuel de l'Esprit envers Dieu est une partie de l'amour infini par lequel Dieu s'aime lui-même » (Éthique).
Est-il utile d'ajouter qu'une doctrine aussi subversive que peu orthodoxe ne recueillit guère les faveurs des philosophes en son temps ? Malebranche, Fénelon, Leibniz, Bayle s'en prirent à elle. « Nul n'est prophète en son pays. » Spinoza fit toujours l'expérience de cette règle. Au cours des xviiie s. et xixe s., l'herméneutique perdit en clairvoyance ce qu'elle gagna en bienveillance. Comme firent les romantiques allemands, les interprètes tentèrent une réduction du système tantôt à une pure ontologie, tantôt, à la manière de Jabobi, de Schelling et de Hegel, à une simple philosophie de la nature. On a déjà indiqué que les pensées spinoziste et nietzschéenne étaient parentes dans leur effort de transvaluation des valeurs établies. N'appartient-il pas au premier chef à la philosophie et à la science contemporaines de reconnaître leur dette à l'égard d'une réflexion dont on voudrait suggérer qu'elle subsiste tout entière au service de l'univocité et de la lucidité, de l'être, du produire, du connaître et du langage ?