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mardi 23 mars 2021

D'ailleurs, la révélation de Jean-Luc Marion

 

D'ailleurs, la révélation 
Jean-Luc Marion
Paris, Grasset, 2020. 608 pages.

 

 


Quatrième de couverture

 

«  Des révélations, nous en avons tous eu  : tranchant sur l'insignifiance quotidienne, elles seules, inoubliables, décident de notre vie réelle. Mais nous ne savons pas ce que signifie une révélation, parce qu'elle ne peut ni se commander ni se reproduire, donc jamais s'objectiver. Ainsi restons-nous muets devant ce qui nous caractérise le mieux. Les ignorant, nous nous ignorons. Ce livre voudrait nous les rendre accessibles.
Le lieu privilégié de la révélation se trouve dans ce que la tradition juive et chrétienne a reçu et médité à partir des deux Testaments. Nous y sommes donc allés voir, malgré leur technicité et les limites de toute science.
Pourtant il faut d'abord déconstruire, car aucun terme biblique ne correspond exactement au concept moderne de Révélation. Plus étonnant encore  : ce terme ne s'est imposé que tardivement (Thomas d'Aquin) dans l'opposition de la connaissance rationnelle à connaissance inspirée de Dieu. La modernité (les Lumières jusqu'à Kant) n'eut donc aucun mal à récuser la Révélation biblique au nom de sa trop étroite appréhension de la rationalité.
Puisque les théologiens modernes ont maintenu le terme de Révélation sans le re-penser à fond, il fallait tenter de le redéfinir à partir de la phénoménalité. Car les textes bibliques offrent d'abord et surtout des récits de phénomènes, à la fois simples et hors du commun  : manifestations, apparitions, signes et miracles, éblouissements, des ténèbres obscures et une Résurrection. On peut par principe les récuser comme des fables, mais en stricte philosophie et phénoménologie tout ce qui se manifeste doit, avant qu'on juge de son (in-) existence, se décrire.
D'où l'essai de décrire ce que les textes bibliques proposent obstinément à voir. Ainsi s'est ouverte une nouvelle définition de la connaissance  : non plus accepter ce que l'on a d'abord cru comprendre, mais voir (on non) ce que d'abord on accepte  (ou refuse) de recevoir, en renversant l'ordre de l'entendement et de la volonté. Ce qu'Augustin a thématisé d'une formule  : «  On n'entre dans la vérité que par la charité  ».
Et alors, même l'être et le temps peuvent se recevoir comme ils se donnent  : non dans la clôture de notre monde, mais comme un don d'ailleurs. Car c'est dans cet ailleurs que nous vivons, respirons et même sommes.  »

 

 

Biographie de l'auteur

Jean-Luc Marion a publié, chez Grasset, L’Idole et la distance, Le Phénomène érotique, Certitudes négatives et Brève apologie pour un moment catholique. Spécialiste de Descartes et de l’histoire de la philosophie moderne, phénoménologue, il a enseigné à l’Université Paris-Sorbonne et au département de philosophie de l’Université de Chicago. Son œuvre philosophique est traduite dans de nombreux pays

 

 

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“D’ailleurs, la révélation”, de Jean-Luc Marion

 

Penseur sans concession, auteur d’une œuvre parfois très pointue, Jean-Luc Marion   n’en est pas moins l’un des philosophes français les plus lus et étudiés à travers le monde. À la fois historien de la philosophie, phénoménologue et théologien, c’est principalement en cette dernière qualité qu’il publie aujourd’hui D’ailleurs, la révélation (Grasset, 2020), même s’il prolonge les analyses qu’il a précédemment menées sur la phénoménologie de la donation. Cet ouvrage dense et exigeant est une exploration de la notion de révélation (avec un “r” minuscule, c’est-à-dire au sens courant et séculier du terme) et surtout celle de Révélation (avec une majuscule, autrement dit au sens religieux), qui apparaît comme un défi lancé à une conception qu’il juge étriquée et auto-satisfaite de la rationalité.

 

L’expérience de la révélation. L’ouvrage débute par l’analyse du concept de révélation, dans son sens a priori non religieux. S’appuyant sur des exemples tirés du domaine de la littérature, du sport ou de l’expérience amoureuse et érotique, il souligne d’emblée que la révélation échappe à toute volonté et à toute maîtrise. Elle vient toujours « d’ailleurs » elle nous saisit et nous surprend. Pourquoi, subitement, parvenons-nous à accomplir un geste que nous échouions à faire jusqu’alors ? Que signifie ce moment inoubliable où un monde nouveau s’ouvre à nous ? Dans la révélation, nous n’avons pas l’initiative même si c’est à nous qu’elle se montre et si c’est nous qu’elle bouleverse. Vivre une révélation, c’est ainsi vivre une expérience de dessaisissement dans ce que Jean-Luc Marion appelle la triple dimension de la révélation : « La révélation du phénomène par lui-même, la révélation de moi-même à moi-même […], et enfin la révélation à d’autres de celui que je suis devenu d’ailleurs. »

 

Le « témoin » et la « résistance ». La révélation se distingue d’une construction de concepts, de l’élaboration d’un savoir, ou même de toute transmission d’informations : ce qui se révèle est incommensurable à ce qu’on savait ou à ce qu’on comprenait jusqu’alors. C’est pourquoi elle appelle ce que Jean-Luc Marion appelle des « témoins », qui pourront éventuellement raconter ce qu’ils ont vu ou entendu, même s’ils ne peuvent pourront pas l’expliquer. Ces témoins pourront d’ailleurs rechigner à accorder quelque crédit que ce soit à l’expérience qu’ils ont vécue : c’est la « résistance » légitimement éprouvée devant un paradoxe qui pousse la logique dans ses retranchements. « La résistance, précise en effet Jean-Luc Marion, provient de ce que nul ne se trouve jamais d’emblée préparé, favorable ou acquis à une Révélation, mais que tout un chacun s’y oppose, en un premier temps du moins, parce qu’elle redéfinit le champ entier de la possibilité. »

 

Religion = Révélation ? « Au sens le plus courant, il y a Révélation quand il y a religion et d’autant plus qu’il y a religion ; et il y a religion quand et d’autant plus qu’il y a Révélation », constate Jean-Luc Marion, tout en soulignant qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Il montre en effet que ce n’est que de manière tardive et polémique que le terme de Révélation a été plaqué sur la religion, plus précisément par les philosophes des Lumières au moment où ils ont voulu dégager la spécificité de la science rationnelle en l’opposant à la théologie chrétienne… et mieux disqualifier celle-ci.

 

Qu’est-ce qui se montre dans la Révélation ? Reste à préciser de quel type de phénomène la Révélation relève : c’est ce qui retient longuement Jean-Luc Marion dans le reste de l’ouvrage, où il étudie les textes bibliques avec minutie. Il s’arrête notamment sur la manière dont Yahvé s’est montré à Moïse, sans lui donner à voir la moindre forme visible, mais par sa parole, « en se faisant écouter ». Jean-Luc Marion écrit : « Rien de visible n’est découvert, sinon la manifestation même de l’invisible. […] Quand Yahvé se révèle, il n’y a rien à voir, sinon l’invisible comme tel, la parole, où se donne le Nom ». Alors qu’un secret cesse d’en être un aussitôt qu’on le révèle, c’est ainsi au mystère divin, selon Jean-Luc Marion, que cette Révélation conduit.

 

https://www.philomag.com/articles/dailleurs-la-revelation-de-jean-luc-marion

mercredi 19 novembre 2014

La philosophie ou « La Rigueur des choses »

Jean-Luc Marion, La Rigueur des choses, entretiens avec Dan Arbib, Paris, Flammarion, 2012, 300 p.

Stéphane Babey, La Haine de Dieu, Perpignan, Artège, 2011, 176 p.


Les livres d’entretien permettent d’accéder plus facilement au mode de réflexion d’un auteur qu’un ouvrage théorique parce que les concepts y sont exposés plus simplement et une biographie les éclaire. C’est donc le principe retenu ici par Dan Arbib, lui-même spécialiste de René Descartes et né en 1982, qui interroge Jean-Luc Marion, philosophe, professeur d’universités et membre de l’Académie française.
La formation de Jean-Luc Marion est largement évoquée. Parmi ses ramifications, le passage à la jeunesse étudiante chrétienne et le retrait de l’engagement (p 41). En effet, Jean-Luc Marion en était venu à considérer ne pas agir autrement que son homologue de l’union des étudiants communistes. Cet épisode, comme la recherche sur René Descartes (1596-1650), montrent la quête de rigueur du philosophe. Le livre traite également de la question du nihilisme et de son rapport à l’événement (p 266-280).
 
« La Rigueur des choses » est, au fond, ce qui manque à Michel Onfray, selon Stéphane Babey dans La Haine de Dieu, sous-titré Michel Onfray : de la posture à l’imposture. Il est vrai que dans Le Crépuscule d’une idole, L’Affabulation freudienne (Grasset, 2010, également disponible à la bibliothèque Mgr Depéry du diocèse de Gap), Michel Onfray manque pour le moins de précision scientifique dans son raisonnement et n’a, tout simplement, pas rédigé certains paragraphes qui ne sont qu’à l’état de notes !
Stéphane Babey réfute la nécessité d’une Contre histoire de la philosophie (de Michel Onfray, chez Grasset), la philosophie enseignée en France n’étant pas « aux mains d’idéologues au service d’un pseudo-conservatisme philosophico-religieux » (p 63). De même, attaquer le judéo-christianisme en raison de sa rigueur morale lui semble une chimère dans la mesure où le libertinage philosophique et érotique « constitue donc plutôt un retour aux sources qu’une radicale nouveauté » et encadre chronologiquement ladite morale (p 112).
L’honnêteté intellectuelle d’Onfray est même remise en cause. Comment peut-il promouvoir le « ni Dieu, ni maître » tout en faisant de « Nietsche son seul maître à penser » (p 130) ? Après avoir introduit son essai sur la maladie de l’Occident, l’auteur conclut sur une ouverture positive : « il s’agit bien […] de savoir retrouver le chemin du questionnement métaphysique pour ensuite jeter les bases d’une société dans laquelle les hommes trouveront à nouveau la possibilité d’échanger, de s’écouter, de se connaître ».