Affichage des articles dont le libellé est Livres. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Livres. Afficher tous les articles

mardi 23 mars 2021

D'ailleurs, la révélation de Jean-Luc Marion

 

D'ailleurs, la révélation 
Jean-Luc Marion
Paris, Grasset, 2020. 608 pages.

 

 


Quatrième de couverture

 

«  Des révélations, nous en avons tous eu  : tranchant sur l'insignifiance quotidienne, elles seules, inoubliables, décident de notre vie réelle. Mais nous ne savons pas ce que signifie une révélation, parce qu'elle ne peut ni se commander ni se reproduire, donc jamais s'objectiver. Ainsi restons-nous muets devant ce qui nous caractérise le mieux. Les ignorant, nous nous ignorons. Ce livre voudrait nous les rendre accessibles.
Le lieu privilégié de la révélation se trouve dans ce que la tradition juive et chrétienne a reçu et médité à partir des deux Testaments. Nous y sommes donc allés voir, malgré leur technicité et les limites de toute science.
Pourtant il faut d'abord déconstruire, car aucun terme biblique ne correspond exactement au concept moderne de Révélation. Plus étonnant encore  : ce terme ne s'est imposé que tardivement (Thomas d'Aquin) dans l'opposition de la connaissance rationnelle à connaissance inspirée de Dieu. La modernité (les Lumières jusqu'à Kant) n'eut donc aucun mal à récuser la Révélation biblique au nom de sa trop étroite appréhension de la rationalité.
Puisque les théologiens modernes ont maintenu le terme de Révélation sans le re-penser à fond, il fallait tenter de le redéfinir à partir de la phénoménalité. Car les textes bibliques offrent d'abord et surtout des récits de phénomènes, à la fois simples et hors du commun  : manifestations, apparitions, signes et miracles, éblouissements, des ténèbres obscures et une Résurrection. On peut par principe les récuser comme des fables, mais en stricte philosophie et phénoménologie tout ce qui se manifeste doit, avant qu'on juge de son (in-) existence, se décrire.
D'où l'essai de décrire ce que les textes bibliques proposent obstinément à voir. Ainsi s'est ouverte une nouvelle définition de la connaissance  : non plus accepter ce que l'on a d'abord cru comprendre, mais voir (on non) ce que d'abord on accepte  (ou refuse) de recevoir, en renversant l'ordre de l'entendement et de la volonté. Ce qu'Augustin a thématisé d'une formule  : «  On n'entre dans la vérité que par la charité  ».
Et alors, même l'être et le temps peuvent se recevoir comme ils se donnent  : non dans la clôture de notre monde, mais comme un don d'ailleurs. Car c'est dans cet ailleurs que nous vivons, respirons et même sommes.  »

 

 

Biographie de l'auteur

Jean-Luc Marion a publié, chez Grasset, L’Idole et la distance, Le Phénomène érotique, Certitudes négatives et Brève apologie pour un moment catholique. Spécialiste de Descartes et de l’histoire de la philosophie moderne, phénoménologue, il a enseigné à l’Université Paris-Sorbonne et au département de philosophie de l’Université de Chicago. Son œuvre philosophique est traduite dans de nombreux pays

 

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

 

“D’ailleurs, la révélation”, de Jean-Luc Marion

 

Penseur sans concession, auteur d’une œuvre parfois très pointue, Jean-Luc Marion   n’en est pas moins l’un des philosophes français les plus lus et étudiés à travers le monde. À la fois historien de la philosophie, phénoménologue et théologien, c’est principalement en cette dernière qualité qu’il publie aujourd’hui D’ailleurs, la révélation (Grasset, 2020), même s’il prolonge les analyses qu’il a précédemment menées sur la phénoménologie de la donation. Cet ouvrage dense et exigeant est une exploration de la notion de révélation (avec un “r” minuscule, c’est-à-dire au sens courant et séculier du terme) et surtout celle de Révélation (avec une majuscule, autrement dit au sens religieux), qui apparaît comme un défi lancé à une conception qu’il juge étriquée et auto-satisfaite de la rationalité.

 

L’expérience de la révélation. L’ouvrage débute par l’analyse du concept de révélation, dans son sens a priori non religieux. S’appuyant sur des exemples tirés du domaine de la littérature, du sport ou de l’expérience amoureuse et érotique, il souligne d’emblée que la révélation échappe à toute volonté et à toute maîtrise. Elle vient toujours « d’ailleurs » elle nous saisit et nous surprend. Pourquoi, subitement, parvenons-nous à accomplir un geste que nous échouions à faire jusqu’alors ? Que signifie ce moment inoubliable où un monde nouveau s’ouvre à nous ? Dans la révélation, nous n’avons pas l’initiative même si c’est à nous qu’elle se montre et si c’est nous qu’elle bouleverse. Vivre une révélation, c’est ainsi vivre une expérience de dessaisissement dans ce que Jean-Luc Marion appelle la triple dimension de la révélation : « La révélation du phénomène par lui-même, la révélation de moi-même à moi-même […], et enfin la révélation à d’autres de celui que je suis devenu d’ailleurs. »

 

Le « témoin » et la « résistance ». La révélation se distingue d’une construction de concepts, de l’élaboration d’un savoir, ou même de toute transmission d’informations : ce qui se révèle est incommensurable à ce qu’on savait ou à ce qu’on comprenait jusqu’alors. C’est pourquoi elle appelle ce que Jean-Luc Marion appelle des « témoins », qui pourront éventuellement raconter ce qu’ils ont vu ou entendu, même s’ils ne peuvent pourront pas l’expliquer. Ces témoins pourront d’ailleurs rechigner à accorder quelque crédit que ce soit à l’expérience qu’ils ont vécue : c’est la « résistance » légitimement éprouvée devant un paradoxe qui pousse la logique dans ses retranchements. « La résistance, précise en effet Jean-Luc Marion, provient de ce que nul ne se trouve jamais d’emblée préparé, favorable ou acquis à une Révélation, mais que tout un chacun s’y oppose, en un premier temps du moins, parce qu’elle redéfinit le champ entier de la possibilité. »

 

Religion = Révélation ? « Au sens le plus courant, il y a Révélation quand il y a religion et d’autant plus qu’il y a religion ; et il y a religion quand et d’autant plus qu’il y a Révélation », constate Jean-Luc Marion, tout en soulignant qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Il montre en effet que ce n’est que de manière tardive et polémique que le terme de Révélation a été plaqué sur la religion, plus précisément par les philosophes des Lumières au moment où ils ont voulu dégager la spécificité de la science rationnelle en l’opposant à la théologie chrétienne… et mieux disqualifier celle-ci.

 

Qu’est-ce qui se montre dans la Révélation ? Reste à préciser de quel type de phénomène la Révélation relève : c’est ce qui retient longuement Jean-Luc Marion dans le reste de l’ouvrage, où il étudie les textes bibliques avec minutie. Il s’arrête notamment sur la manière dont Yahvé s’est montré à Moïse, sans lui donner à voir la moindre forme visible, mais par sa parole, « en se faisant écouter ». Jean-Luc Marion écrit : « Rien de visible n’est découvert, sinon la manifestation même de l’invisible. […] Quand Yahvé se révèle, il n’y a rien à voir, sinon l’invisible comme tel, la parole, où se donne le Nom ». Alors qu’un secret cesse d’en être un aussitôt qu’on le révèle, c’est ainsi au mystère divin, selon Jean-Luc Marion, que cette Révélation conduit.

 

https://www.philomag.com/articles/dailleurs-la-revelation-de-jean-luc-marion

mercredi 3 mars 2021

Le secret de confession par le Père Thomas Poussier

  

Le secret de confession 

Thomas Poussier

Paris, Salvator, 2021. 192 pages.

 

 


La révélation récente de scandales d'abus sexuels et spirituels dans l'Église soulève à nouveau, d'une manière souvent dramatique, la délicate question du secret de confession. Longtemps considérée comme une réalité mystérieuse ou fantasmée, voire comme une façon de ne pas dénoncer les coupables, cette notion reste mal comprise et peu documentée. Ce secret respecte les consciences et aide à protéger aussi les victimes. Comment éviter justement qu'il ne soit un moyen facile de dédouaner l'institution ? Quels sont ses fondements théologiques et spirituels ? En quoi se distingue-t-il du secret professionnel ? Le père Thomas Poussier répond ici sans ignorer les objections, en s'appuyant notamment sur les dimensions canonique et pastorale. Signe de la miséricorde infinie de Dieu, le sacrement du pardon suppose un secret absolu. Pour autant, il ne supprime pas la nécessaire exigence de justice et de réparation due aux victimes. Comme l'écrit le père Poussier, « le secret n'est pas le silence ». Une analyse courageuse qui rejoint au premier chef l'actualité ecclésiale.

 

AUTEUR

Prêtre diocésain, le père Thomas Poussier est le supérieur du séminaire Saint-Luc à Aix-en-Provence, après avoir été aumônier d'étudiants et en paroisse.

 

Pour aller plus voir l’article du même auteur Pédocriminalité : le secret n’est pas le silence publié dans la revue Nouvelle Revue Théologique , 142 (2), avril-juin 2020.

 

https://www.nrt.be/fr/articles/pedocriminalite-le-secret-n-est-pas-le-silence-3015

vendredi 12 février 2021

Saint Paul et les femmes

 

Saint Paul et les femmes

 Depuis quelques années la place des femmes dans l’Eglise ne cesse de faire débat. Si ‘Eglise fait figure d’accusée dans ce domaine ce serait surtout à cause des épitres de saint Paul. Mais qu’en est-il exactement ? C’est le sujet de deux ouvrages parus récemment : Les femmes de saint Paul par Chantal Reynier et Paul et les femmes : ce qu’il a écrit, ce qu’on lui fait dire de Michel Quesnel.  Deux ouvrages qui font le point sur ce sujet en étudiant le contexte socio-culturel de l’époque, en replaçant ces phrases dans leur contexte mais surtout en montrant combien elles se démarquent de la culture de l’époque. Ces ouvrages accessibles à tous invitent à une relecture des épîtres pauliniennes.

 

Paul et les femmes : Ce qu'il a écrit, ce qu'on lui a fait dire 

Michel Quesnel

Paris, Médiaspaul, 2021. 142 pages.

 


On fait souvent un faux-procès à l'apôtre Paul en le taxant de misogynie. Dans cet ouvrage, le professeur Michel Quesnel reprend le dossier et fait un inventaire exhaustif des propos de Paul sur les femmes et de ses relations avec elles, tels qu'ils apparaissent dans le Nouveau Testament. Ses conclusions sont claires : certes, les lettres authentiques de Paul contiennent sur les femmes des propos que nous n'écririons plus. Mais ils sont conditionnés par la culture ambiante ; et il s'avère surtout que, dans ce domaine, Paul est nettement plus ouvert que beaucoup de ses contemporains. Michel Quesnel poursuit son analyse en montrant que, par la suite, des sociétés misogynes ont fait de ses textes des lectures misogynes, déjà dans d'autres livres du Nouveau Testament, puis au cours des siècles suivants. L'auteur examine trois corpus de textes antiques concernant Paul (les épîtres authentiques, les épîtres pseudépigraphes, les Actes sur Paul) et lui rend justice : « A propos de ce qu'il pensait des femmes, l'Apôtre des nations a été victime des préjugés de ses lecteurs pendant une vingtaine de siècles ». Et, en faisant une courte excursion dans Paul après Paul, de le montrer à travers le regard des Pères de l'Église mais aussi dans des traductions récentes du Nouveau Testament. Le sous-titre de l'ouvrage prend alors tout son sens.

 

 

 

Les femmes de Saint Paul 

Chantal Reynier

Paris, Le Cerf, 2020. 271 pages.

 


Misogyne Saint Paul ? Pourtant les Actes ne cessent de relater ses relations amicales avec les femmes qu'il a rencontrées lors de son périple apostolique. Ce sont Chloé, Phoebé, Evodie et les autres de ses collaboratrices que Chantal Reynier, enjambant, les siècles, est partie interviewer. Une enquête-vérité captivante et révolutionnaire.

Quelle est la place des femmes dans l'Église ? Face à cette question brûlante, il est temps d'en finir avec les clichés sur saint Paul qui les condamnerait au silence, au voile et à la soumission. Au contraire, au cours de ses voyages missionnaires, l'évangélisateur des Nations ne cesse de s'adresser aux femmes et de s'entourer de femmes, faisant d'elles ses collaboratrices au point d'employer à leur sujet les titres d'apôtre et de diacre !
Il fallait la science de Chantal Reynier pour partir à la découverte, par-delà les lieux et les temps, de Phoibè, Lydie, Chloé, Maria, Persis, Évodie, Syntychè, Prisca, Julia. Pour les rencontrer, aux quatre coins de la Méditerranée, dans leur activité, leur métier, leur foyer, leur foi. Et pour chacune d'elles raconter en son nom propre " son " Paul. Que disent-elles de lui ? Avant tout, la relation de dignité et de liberté qu'il revendique avec elles.
Pour la première fois, la parole est aux " femmes de Paul ". Écoutons le message révolutionnaire, parce que réfractaire aux idéologies à la fois hyper-patriarcales ou ultra-féministes, qu'elles nous transmettent dans ce livre exceptionnel de savoir et de sensibilité.

 

 

Les lettres de Paul

 

Les lettres de Paul ont été écrites pour qu’il puisse rester en contact avec les communautés qu’il a fondées et qu’il voulait visiter (Rome). Elles ont été lues par ces communautés qui les ont gardés et copiés pour que d’autres puissent les lire. On les a rassemblés et elles font presque que la moitié du contenu du Nouveau Testament. Ces lettres sont assemblées de la plus longue (Romains) à la plus courte (Philémon). Les écrits les plus anciens du Nouveau Testament sont les lettres de Paul. La première serait la lettre aux Thessaloniciens écrite autour de 51 apr. J.-C.

L’authenticité des lettres attribuées à Paul pose question. Voici les lettres généralement considérées comme étant de Paul en ordre chronologique:

La première lettre aux Thessaloniciens

La première lettre aux Corinthiens

La seconde lettre aux Corinthiens

La lettre aux Philippiens

La lettre à Philémon

La lettre aux Galates

La lettre aux Romains

Les avis des exégètes sont encore partagés, mais la majorité d’entre eux croient que les lettres aux Colossiens, Éphésiens ainsi que la deuxième lettre aux Tessaloniciens auraient été écrite par un disciple de Paul après la mort de ce dernier. Enfin, il est généralement admis que les lettres à Timothée et la lettre à Tite ne sont pas authentiques.

 

 

===============

 

Les femmes de saint Paul

 

Les lettres de saint Paul révèlent le visage des femmes qui ont activement collaboré à la diffusion de l’Évangile. Paul reconnaît leur dignité et leur confie des responsabilités égales à celles des hommes. Elles bénéficient d’une liberté inconnue dans le milieu juif et dans la société gréco-romaine.

 

 À quelles sources avez-vous eu recours pour écrire Les femmes de saint Paul, collaboratrices de l’Apôtre des Nations (éd. du Cerf) (1) ?

Chantal Reynier : Je me suis appuyée sur les lettres de Paul, bien sûr, qui sont des témoignages de première main sur une période restreinte ; sur les Actes des apôtres, qui sont une mine de renseignements sur le milieu paulinien ; sur la littérature antique (Ovide, Plutarque) pour comparer ce que les auteurs disent des femmes (matrones vertueuses ou séduisantes courtisanes…) avec la façon dont Paul en parle. L’archéologie nous renseigne aussi sur les conditions de voyage, les réalités économiques, l’organisation des maisons… Les travaux récents d’historiens, comme ceux de Nicole Loraux (2), m’ont permis de mieux situer le rôle des femmes à l’époque (3).

 

Quel est le profil des collaboratrices de Paul ?

Il n’y a pas de profil type mais une grande variété. Certaines sont mariées : Prisca est l’épouse d’Aquila, Julia de Philologue, Junia d’Andronikos. Il est intéressant de noter que Paul cite le nom de la femme en premier, ce qui est contraire aux usages. Cela traduit l’importance de leur rôle dans les premières communautés. Il y a aussi des veuves comme la mère de Rufus. Des célibataires : sans doute la sœur de Nérée. Des sœurs : probablement Tryphaine et Tryphose. Le premier cercle des collaboratrices de Paul est constitué de Phoibè, Prisca, Junia et Lydie. On retrouve la même organisation concentrique avec les collaborateurs masculins. Comme Jésus, Paul est accompagné par un groupe de femmes.

 

Quel est leur milieu social et religieux ?

Là aussi, il y a une grande variété. Lydie est une marchande de pourpre qui fait du commerce entre la Grèce et la Turquie actuelle. Elle accueille Paul et ses compagnons dans sa maison, cela signifie qu’elle est plutôt aisée (seulement 3 % de la population vit dans une maison). Nympha est une femme d’affaires autonome. Chloé et Phoibè, travaillent dans l’import-export. Ces femmes voyagent pour des motifs professionnels mais aussi pour la mission. La plupart sont issues d’Asie mineure. Certaines proviennent d’un milieu juif comme Prisca ou Junia, la mère de Rufus, Eunice, Loïs… En revanche, Lydie est une païenne qui fréquente les milieux juifs de Phillipes.

 

Quels sont leurs points communs ?

Elles sont actives, généreuses et engagées dans la mission. Ce sont des femmes fortes qui n’hésitent pas à traverser les mers, à parcourir les viae de l’empire. À cause de leur foi, elles traversent des épreuves. Junia, Evodie et Syntichè ont, dit Paul, « combattu pour l’Évangile » – ce combat est à prendre au sens métaphorique mais aussi réel : Prisca a failli être décapitée à Éphèse…

 

Quel type d'aide apportent-elles à Paul ?

Elles lui offrent l’hospitalité. Lydie, une fois convertie, héberge Paul et ses compagnons dans sa maison de Philippes. À Corinthe, Prisca accueille Paul et lui donne du travail dans sa boutique-atelier. Grâce à ces femmes, l’apôtre est en contact avec beaucoup de monde (famille, esclaves, clients) auprès desquels il témoigne du Christ ressuscité. Elles sont également des sources d’information précieuses sur les jeunes communautés chrétiennes. Quand des scandales éclatent au sein de la communauté de Corinthe, ce sont « les gens de Chloé » qui remontent l’information à Paul et le décideront à écrire. Elles informent aussi Paul sur la vie des différentes cités. Le réseau de Phoibè s’étend à Rome mais aussi en Espagne. C’est à elle que Paul confie la tâche de préparer une mission dans la péninsule Ibérique.

 

Quel rôle jouent-elles au sein des communautés ?

Elles ouvrent la porte de leur maison aux assemblées chrétiennes, assumant ainsi un rôle d’union et de rassemblement. Elles guident la réflexion et la prière. À Rome, Phoibè visite les différentes maisonnées pour lire, expliquer et commenter la lettre de Paul. Dans l’Antiquité, on lit à voix haute. Expliquer ce type de lettre n’est pas à la portée de tout le monde, il faut être cultivé. Paul demande à Prisca d’enseigner à Apollos la foi au Christ ressuscité. Elle fabrique et vend des tentes et Apollos est un grand intellectuel d’Alexandrie ! Ces pratiques vont totalement à l’encontre des us et coutumes gréco-romains : les femmes n’ont pas le droit d’enseigner ni de s’exprimer en public. Elles n’assument aucune fonction religieuse : elles n’ont pas même le droit de moudre la farine pour les sacrifices, ni de toucher les viandes sacrées, ni d’assister à la cérémonie. Leur rôle se résume à tisser la laine et à élever les enfants. Dans le judaïsme, la femme est cantonnée à la maison, elle ne participe pas aux pèlerinages et elle n’assume aucune fonction synagogale. On mesure la révolution qu’introduit Paul ! Il les libère et les fait sortir de leur maison. Elles bénéficient d’une extraordinaire liberté par rapport à leurs contemporaines. Leur parole a une valeur. Elles s’adressent aussi bien aux hommes qu’aux femmes ou aux esclaves.

 

Y a-t-il une différence de traitement entre les collaborateurs et les collaboratrices de Paul ?

Non, il les met sur un pied d’égalité. On relève cependant que ses collaboratrices n’accompagnent pas Paul dans ses voyages, sauf Prisca. Elles ne portent pas la collecte et ne vont pas à Jérusalem.

 

Quelles relations Paul entretient-il avec ces femmes ?

ll les traite d’égal à égal. Il les laisse libre, ne leur impose aucun signe distinctif, ni style de vie ni domaine réservé (la maison). Il sait leur exprimer son affection, par exemple, en appelant Persis « bien aimée ». Il leur fait confiance. Quand elles partent en mission, il ne leur adjoint pas un homme pour les surveiller. Il ne leur demande pas de se retirer de la vie quotidienne. Cette façon de considérer les femmes découle de sa foi dans le Christ ressuscité : hommes et femmes sont tous fils et filles de Dieu, aimés par le Père. Dans la lettre aux Galates (3, 26-28), il affirme : « Tous, dans le Christ Jésus, vous êtes fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. » Quand des tensions apparaissent entre Evodie et Syntichè, il n’hésite pas à les reprendre, non pas en tant que femmes, mais en tant que disciples du Christ.

 

Après la mort de Paul, est-ce que la place des femmes change ?

La force, l’audace et la foi de Paul ont permis de traiter à égalité ses collaborateurs et collaboratrices. Après lui, le poids de la société patriarcale reprend le dessus. Dans la première lettre à Timothée, rédigée probablement par des disciples de Paul, le silence est imposé aux femmes. Cela va même plus loin. Dans les manuscrits, les copistes réduisent la place des femmes en masculinisant leur prénom, Junia devient Junias. Il faut attendre 1993 pour redonner son vrai genre à Junia ! Le même sort est réservé à Nympha de Laodicée. L’expression « les femmes premières » devient « la femme des premiers » (notables de la ville) pour minimiser leur rôle et leur influence. Ces réajustements sont parfois subtils. Les traducteurs du texte modifient les salutations. Dans l’épître de Philémon, Paul s’adresse « à Philémon et à Apphia » ; cela devient sous la plume des traducteurs « à Philémon, avec Apphia ». Dans les Actes des apôtres, les traducteurs indiquent que Lydie a « contraint » Paul à demeurer chez elle. Or, en grec, c’est le même verbe qui est employé par les disciples d’Emmaüs pour « inviter » leur compagnon de route à rester avec eux…

 

Que faut-il retenir de l’attitude de Paul vis-à-vis des femmes ?

Il faut tout d’abord veiller à lire les textes de Paul en les resituant dans leur contexte. L’apôtre nous dit l’égalité de l’homme et de la femme. Dans une société totalement asymétrique, Paul reconnaît la dignité de la femme, comme il reconnaît celle de l’esclave ou de l’enfant. À travers les lettres de Paul, nous découvrons le visage concret des femmes qui ont participé à la diffusion du christianisme. Ce sont des femmes plongées dans le monde qui sont à l’écoute des besoins de leurs contemporains. Paul les appelle collaboratrices, au sens étymologique, elles œuvrent avec lui.

 

Quels enseignements peut-on tirer pour l’Église d'aujourd'hui ?

Pour réfléchir à la place des femmes dans l’Église, il faut revenir à la source biblique et nous laisser interpeller par elle. La conduite des communautés n’est ni une promotion, ni une course aux honneurs, c’est un service inspiré de la figure du Christ serviteur. Ce n’est pas un modèle de domination. Malheureusement, aujourd’hui, gouverner est entendu comme « être au-dessus des autres ». Paul donne aux femmes de prendre une part active aux décisions et à la conduite des communautés. Elles exercent des responsabilités identiques à celles des hommes. Nous voyons les femmes enseigner, conduire la prière, proclamer la parole et la commenter.

 

Alors, saint Paul, misogyne ou féministe ?

Ni l’un ni l’autre. Misogyne, il ne l’est pas, on vient de le voir. Paul est, à la suite du Christ, le libérateur de la femme en lui reconnaissant sa pleine dignité d’enfant de Dieu. Il reconnaît son autonomie, il lui donne la parole, il la place à égalité avec l’homme. Dans la fameuse lettre aux Éphésiens (« femmes soyez soumises à vos maris… »), il s’adresse à elles directement, sans passer par le mari, en contradiction totale avec les usages de l’époque. Il choisit des collaboratrices parmi elles, il leur donne le nom d’« apôtre » (Junia), de diakonos (« serveur », Phoibè), de collaboratrice (Prisca). Paul considère la femme comme une adulte à part entière. Il ne cherche pas à instaurer une parité ou à répondre à des revendications féministes. Il reconnaît le rôle de la femme dans l’annonce de l’Évangile. On ne se rend pas compte de la liberté qu’instaure le christianisme. Paul a ouvert un réel espace aux femmes qu’elles n’ont jamais eu auparavant, que ce soit dans la société païenne ou dans le monde juif. Il met ses pas dans ceux du Christ qui a été le premier à traiter les femmes d’égale à égal. En s’inspirant de Jésus, il en tire toutes les conséquences.

----------

(1) Elle a également abordé les passages des lettres de Paul sur les femmes dans Comment l’évangile a changé le monde (éd. du Cerf).

(2) Auteure, entre autres, de La Grèce au féminin (Les belles lettres) ; Les expériences de Tirésias : le féminin et l’homme grec (NRF essai Gallimard) ; Les Enfants d’Athéna. Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes (Points Seuil).

(3) Les recherches de Marie-Françoise Baslez sur saint Paul sont particulièrement utiles. M.-F. Baslez, Saint Paul, artisan d’un monde chrétien, Fayard.

Recueilli par Gilles Donada

https://croire.la-croix.com/Definitions/Bible/Saint-Paul/Paul-l-Apotre-qui-estimait-les-femmes


vendredi 22 janvier 2021

Marc, l'histoire d'un choc par David-Marc d'Hamonville

 

Marc - L'histoire d'un choc 

David-Marc d’Hamonville

Paris, Le Cerf, 2019. 398 pages.

 


Résumé

C'est du silence monastique que l'abbé d'En Calcat tire cette traduction et ce commentaire d'un plus court des évangiles qui porte sur le secret divin. À lire et à relire : un livre sous forme de lectio divina pour tous.

Pourquoi une nouvelle traduction de l'évangile de Marc ?
Pourquoi un nouveau commentaire de l'évangile de Marc ?
Le pari de David-Marc d'Hamonville est de donner à entendre l'oralité parfois brutale, haletante, précipitée, du plus court des témoignages sur Jésus.
Car l'évangile de Marc est à l'image du choc qu'est la Révélation, un choc qui laissa d'abord ses témoins sidérés, dépassés par l'événement, incapables de le transmettre sinon par la stupeur qu'il inspire.
Verset par verset, à travers une lectio divina aussi libre qu'attentive aux détails, cherchant à mieux cerner le visage du Christ qui surgit, l'auteur laisse résonner les questions que pose cette énigme.
Une brillante introduction pour redécouvrir, avec Marc et les premiers disciples, l'inouï de la venue fracassante de Dieu dans le monde.

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

 La Revue Etudes dans son numéro de mai 2020 donne son  point de vue 

Les études exégétiques sur l'évangile de Marc sont nombreuses, mais peu décident de suivre pas à pas la narration dans tout son déroulé en offrant une traduction personnelle, commentée de façon libre. David-Marc d'Hamonville, père abbé de l'abbaye bénédictine d'En Calcat, propose une lecture qui naît de la stupeur devant le chemin singulier que prend Jésus de Nazareth, de son baptême jusqu'à la croix. Le style est alerte et le livre se lit aisément. L'auteur commente le vocabulaire utilisé par Marc pour faire comprendre au lecteur la dynamique du récit et « l'irruption de l'événement » Jésus. L'auteur s'appuie aussi, à plusieurs reprises, sur une analyse synoptique pour faire ressortir l'originalité de l'évangile de Marc. Les références au grec sont nombreuses et expliquées simplement, de façon à ce que le lecteur puisse entrer dans la narration et comprendre les citations vétérotestamentaires et les nombreuses allusions au Premier Testament. Il appuie, par ailleurs, son analyse de digressions qui paraissent, au premier abord, étrangères au texte, mais qui rendent attentif aux nombreux détails de la narration. Même si certains choix exégétiques peuvent être contestés, un des intérêts essentiels de cette lecture de tout l'évangile réside dans l'analyse des répétitions, des apparentes incohérences et des différentes constructions narratives du texte. Cette lecture s'attache à comprendre la cohérence du parcours de Jésus, à suivre pas à pas le chemin d'incompréhension des disciples et à saisir la stupeur et la crainte des femmes au tombeau, finale abrupte et néanmoins significative « signature de l'évangile ».

 

https://www.revue-etudes.com/article/marc-l-histoire-d-un-choc-de-david-marc-d-hamonville-22662

lundi 18 janvier 2021

Le visage de l'homme de Pascal Bernard

 

Le visage de l’homme

Pascal Bernard

Paris, Editions Sydney Laurent, 2020.

 

 


Résumé de l'ouvrage

Le visage de l’homme ? C’est celui dont Michel Foucault évoque la disparition dans Les Mots et les Choses. N’est-ce pas là une hypothèse légitime, sachant que certains, aujourd’hui, cherchent à immerger l’homme dans la nature alors que d’autres, au contraire, ont pour ambition de le couper radicalement de cette dernière ?

D’une part, il est question de réduire l’homme à des propriétés purement matérielles ou bien à l’état d’animalité ; d’autre part, on cherche à en faire une pure production de la culture, ou bien on envisage, purement et simplement, son remplacement au profit d’un nouvel être bien supérieur à lui : le transhumain.

Nous verrons ce qu’il en est, au juste, de ces différents courants de pensée afin de déterminer si, oui ou non, la dernière heure de l’homme a effectivement sonné.

Haut du formulaire

 

Biographie de l'auteur

Après des études de droit et de philosophie, l’auteur, agrégé de philosophie, est aujourd’hui professeur en classes préparatoires aux concours d’entrée aux écoles de commerce au lycée La Nativité à Aix-en-Provence.

lundi 29 juin 2020

Dieu veut-il la souffrance des hommes ?


Dieu veut-il la souffrance des hommes ? Du mystère à la contemplation

Père Robert Augé, osb

Paris, Artèg/Lethielleux, 2020. 963 pages.




Présentation de l’éditeur

Si la souffrance humaine appelle avant tout le chrétien à la compassion et à l'engagement, elle n'en exige pas moins un effort de réflexion de la part du théologien. En effet, la manière dont nous concevons l'origine et la fin de la présence du mal dans notre monde conditionne notre vision de Dieu et de son dessein d'amour sur l'humanité. Il y a ici un véritable défi pour l'intelligence de la foi, défi que cet ouvrage s'attache à relever.
On ne saurait, certes, présenter une solution rationnelle et suffisante à ce qui demeure le secret de Dieu. Cependant, un esprit en recherche ne peut esquiver des questions brûlantes : comment concilier amour divin et permission du mal ? Dieu est-il affecté par notre souffrance ? La passion du Christ était-elle nécessaire à notre salut ? Sans tomber dans une apologétique facile, l'auteur apporte des réponses claires et argumentées, offrant au lecteur une vaste synthèse inspirée par l'enseignement de saint Thomas d'Aquin.
Cette étude magistrale nous invite non seulement à une réflexion renouvelée sur le drame de la souffrance, mais encore à la contemplation du visage d'un Dieu innocent et miséricordieux, un Dieu qui a daigné prendre sur lui la peine des hommes afin d'en faire un instrument de salut.

Le Père Robert Augé, né en 1977, est moine de l'abbaye Sainte-Madeleine du Barroux et docteur en théologie (Institut Saint-Thomas-d'Aquin). Il a déjà publié Connaître Dieu par expérience (Artège-Lethielleux, 2016).

Préface du cardinal Robert Sarah



Une présentation du livre par son auteur
Dieu veut-il la souffrance des hommes ?
Voilà un livre qui tombe à pic (1) en pleine pandémie du Covid-19 ! Fruit d’une thèse de doctorat en théologie, ce livre du Père Robert Augé, moine de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux, représente un travail assez exhaustif sur le sujet et d’une grande clarté. Une référence.


La Nef – Mon Père, pourriez-vous nous présenter brièvement votre livre ?
Père Robert
 –

 Il s’agit de la publication d’une thèse de doctorat en théologie, soutenue à l’Institut Saint-Thomas-d’Aquin de Toulouse en septembre 2018, et consacrée à la place de la souffrance humaine dans le dessein divin. Mon champ de recherche s’étend principalement à l’œuvre de saint Thomas, mais je me suis efforcé de mettre sa pensée en dialogue avec les préoccupations de nos contemporains.

Pourquoi avoir choisi un auteur du XIIIè siècle alors que notre connaissance de la souffrance a largement évolué ?
Assurément la question de la souffrance a suscité à l’époque contemporaine de nombreuses contributions de valeur, tant dans le domaine de la recherche médicale qu’au plan de la psychologie et de la philosophie. La théologie n’est pas en reste, mais force est de constater que les idées à la mode bousculent des certitudes jadis communément admises et jusqu’aux fondements mêmes de notre foi ; il n’est que de mentionner la toute-puissance de Dieu, le dogme du péché originel ou la valeur rédemptrice de la Passion. L’enseignement de Thomas d’Aquin demeure une référence par son enracinement dans l’Écriture, sa cohérence et son équilibre – j’ajouterais volontiers : et par son ouverture contemplative sur le mystère de Dieu et de son dessein d’amour pour l’humanité.

Précisément, c’est ce thème du dessein divin qui sert de fil conducteur à votre réflexion…
En effet, car si le métaphysicien peut apporter une réponse rationnelle à la question de l’existence du mal, c’est à la lumière du dessein divin que le théologien doit rendre compte de la présence et du sens de la souffrance. Celle-ci n’était nullement dans l’intention première de Dieu sur l’humanité. C’est le péché, aucunement voulu mais seulement permis par Dieu, qui a eu pour conséquence d’introduire cette réalité tragique (1re partie). Toutefois, la souffrance se trouve réintégrée par la providence divine pour tourner au bien de l’homme (2e partie). Cette réordination atteint son sommet avec la Passion de Jésus, sacrifice offert pour le salut du monde (3e partie). Désormais, la souffrance est pour tout homme une occasion d’être conformé au Christ, et de participer avec lui et en lui à l’œuvre de la Rédemption (4e partie)
.

Pourtant, dès la création, Dieu sait que le péché sera commis et qu’il enverra son Fils mourir sur la croix ?
Assurément, la réalisation effective du péché ne surprend pas Dieu, qui voit de toute éternité tous les actes libres posés par ses créatures. Dieu « pré-voit » le péché dans son éternelle science de vision, et il y répond par l’Incarnation rédemptrice. Néanmoins, il ne « prévoit » pas le péché, au sens où celui-ci ferait partie intégrante de son dessein bienveillant originel. En d’autres termes : Dieu n’a pas permis le mal en vue du remède, mais il a ordonné le remède à la réparation de la faute. Reste que la chute de nos premiers parents – et la souffrance qui en est la conséquence – n’avait rien d’inéluctable : le premier monde, reflet créé de l’innocence divine, était destiné à perdurer. L’homme était alors gratifié de tous les dons nécessaires à sa persévérance dans l’état de justice originelle. Dieu a cependant préféré laisser le mal se produire, sachant qu’il en tirerait un bien : l’économie de la Rédemption. Tel est le sens de la formule liturgique : « Heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur ! » (Exsultet).

Faut-il dire que seul le Christ donne un sens et une valeur à la souffrance ?
Oui, car Jésus a porté le poids du péché. Ce faisant, il a changé le sens de la souffrance : elle n’est plus une peine, mais un instrument de salut et une offrande d’amour. Entendons-nous : la souffrance demeure un mal, et il est de notre devoir de soulager les corps et les âmes. L’Évangile nous présente le Christ guérissant les malades et consolant les affligés. Mais plus encore, Jésus a pris sur lui nos souffrances : « Il les a souffertes avant nous, et il a mis en elles, avec la grâce et la charité, une vertu salvatrice et le germe de la transfiguration » (J. Maritain). Avec saint Paul, tout chrétien a ainsi l’assurance de « compléter en sa chair ce qui manque aux tribulations du Christ » (Col 1, 24) et de prendre part à l’œuvre du salut. De la sorte, ceux qui souffrent en union avec le Sauveur sont un trésor pour l’Église, comme le rappelle le cardinal Sarah dans la remarquable préface qu’il m’a accordée. Car en chacune de nos souffrances se trouvent des semences de rédemption et de résurrection.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Père Robert Augé, osb, Dieu veut-il la souffrance des hommes ? Du mystère à la contemplation, préface du cardinal Robert Sarah, Artège/Lethielleux, 2020, 964 pages, 39 €.

Publication : Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

mardi 23 juin 2020

Une histoire du sentiment religieux au XIXè siècle


Une histoire du sentiment religieux au XIXè siècle

Guillaume Cuchet

Paris, Le Cerf, 2020. 421 pages.




Présentation de l'éditeur

Industriel, scientiste, positiviste, mais aussi mystique spiritualiste et occultiste, tel aura été le paradoxal XIXe siècle français dont Guillaume Cuchet se fait ici le médium historique et littéraire. Un tableau sans précédent du choc des croyances.

Le xixe siècle a-t-il été ce fameux temps de déclin religieux ? Le rationalisme y triomphait-il autant qu'on l'a dit ? Le positivisme y régnait-il en maître ?
Guillaume Cuchet démontre que le xixe siècle a été une époque d'intenses ferveurs religieuses, à la mesure des bouleversements politiques qu'il a connus, aussi bien à l'intérieur des cultes existants, comme le catholicisme, qu'en dehors. Tout un New Age précoce de croyances et de pratiques hétérodoxes a rencontré un grand succès, notamment dans les rangs d'une gauche loin d'être entièrement sécularisée. Apparitions mariales, contestation de l'enfer, renouveau du purgatoire, nouvelles conceptions du paradis, culte de la tombe et des morts, définition de nouveaux dogmes comme l'Immaculée Conception ou l'Infaillibilité pontificale, succès des " philosophies religieuses ", vogue des tables tournantes et du spiritisme, essor de la piété " ultramontaine ", sont autant de manifestations de cette effervescence.
À travers toutes ces pratiques pour le moins surprenantes se dessine le visage d'un autre xixe siècle, plus intime et plus complexe, dans lequel croyants et incroyants se ressemblent souvent, là même, parfois, où ils s'opposent le plus.
Un essai détonnant.


=============

C’est une chose acquise : le XIXème siècle religieux a mauvaise presse. Le catholicisme pris dans la tourmente politique s’est ancré dans le refus du progrès et de la science. Il a généré des pratiques « pieusardes » et une morale étouffante. L’art – sulpicien forcément pourrait-on ajouter à la manière du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert – ne plaide pas pour ce siècle, même si un courant historique semble déterminé à réhabiliter l’art religieux du XIXème siècle, beaucoup plus riche et innovant qu’on ne le croit d’ordinaire.
L’ouvrage de Guillaume Cuchet rassemble des articles publiés auparavant dans des revues savantes ou dans des actes de colloque. Il en sort un vrai livre organisé en trois parties : « portraits », « débats », « tendances ».

Cinq personnages – cinq hommes – sont l’objet des portraits : Jean Reynaud (1806-1863), Alphonse Gratry (1805-1872), Henri Perreyve (1831-1865), Charles Gay (1812-1892) et Victor Hugo (1802-1885). Le premier est un polytechnicien saint simonien, député en 1848 qui se retire de la vie politique après le coup d’État du 2 décembre 1851. Personnage écouté et auteur d’un ouvrage très original, Terre et Ciel (1856), il a depuis sombré dans l’oubli. Le retrouver dans les pages que lui consacre Cuchet c’est goûter au flot des idées philosophiques et spirituelles qui disent l’élan du XIXème siècle. Philosophie humanitaire qui espère en un monde meilleur, elle veut croire aux réalités spirituelles d’un monde que la technique et la science transforment. On peut oublier Reynaud, mais pas ce volet « prophétique » du XIXème siècle. Gratry, lui aussi polytechnicien et philosophe, est un essayiste catholique dont l’influence allait demeurer jusqu’à la génération de René Rémond (né en 1918). De son oeuvre abondante, qu’on a comparée à celle de Maritain, on retiendra l’amorce d’un retour vers saint Thomas d’Aquin, mais surtout « l’espoir de voir advenir enfin le champion intellectuel qui triompherait des objections de l’incrédulité contemporaine, tout en donnant du christianisme une présentation conforme aux attentes de l’époque » (p. 104). Prêtre de l’Oratoire, Henri Perreyve a produit une oeuvre, là encore oubliée depuis, mais dont l’importance fut reconnue de ses contemporains. Pour Cuchet, elle est l’exemple même d’une théologie libérale qui n’a pu véritablement porter ses fruits en ces années marquées par la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception (dont Perreyve fait une lecture optimiste qui tranche avec les aspects antimodernes que la définition de ce dogme a revêtu à l’époque) et la publication du Syllabus en 1864. Quant au père Gay, tenu pour un mystique du XIXème siècle par le père Laberthonnière, Guillaume Cuchet en propose une relecture qui montre la réalité de ces élans mystiques qui précédent la publication en 1898 de l’Histoire d’une Âme de Thérèse de l’Enfant-Jésus. Ici le travail de l’historien est crucial pour repérer des expressions communes qui disent une époque et dévoilent alors le sens des trajectoires individuelles. Victor Hugo est abordé par la pratique qu’il eut, en exil à Jersey de 1854 à 1856, du spiritisme, un mouvement de mode et de fond qui traduit les interrogations des femmes et des hommes du XIXème siècle sur l’au-delà.
Cinq portraits qui servent tous à démontrer une chose : l’histoire spirituelle du XIXème siècle ne se réduit pas à l’histoire d’une lutte entre croyants et incroyants mais révèle la puissance de la réflexion religieuse, son inscription dans une tradition et son attention aux temps nouveaux, son exposition aux tensions politiques et culturelles d’une époque farouchement politique. Le XIXème siècle est bien le laboratoire de la modernité et donc des efforts catholiques pour savoir où se situer à la fois face à ce mouvement qui emporte tout et dans ce mouvement aussi.

Trois chapitres composent la partie « Débats » dont un qui reprend un des grands axes des recherches de Guillaume Cuchet, « le passage du petit au grand nombre des élus dans le discours catholique du XIXème siècle ». On sait depuis son livre Comment notre monde a cessé d’être chrétien, que Cuchet attribue à cette « révolution théologique oubliée » un rôle majeur dans les recompositions croyantes et les pratiques religieuses du XIXème siècle. Plus anecdotiques sont les deux aspects suivants : « la querelle du naturalisme historique » et « la première vague néo-bouddhiste au milieu du XIXème siècle ». Sans entrer dans le détail, ces deux chapitres servent à montrer la vitalité de l’interrogation proprement religieuse qui habite les hommes du XIXème siècle.
Dans la partie « Tendances », Guillaume Cuchet rassemble des articles sur « le tournant sulpicien des années 1850 dans la littérature de piété du XIXème siècle », « la religion du deuil et la communication avec l’au-delà », « Frédéric Ozanam » et « ésotérisme et révolution. Insurgés et initiés en 1848 ». De cette collection d’articles, Guillaume Cuchet tire une conclusion originale qui a le mérite d’une grande clarté. Il rappelle que le XIXème siècle reste un siècle de dogmes. « Ni le vieux dogme, écrit-il, qui a fait montre d’une étonnante capacité à se régénérer et à se développer dans un contexte bouleversé, ni le nouveau puisque le siècle est marqué par une grande effervescence philosophico-religieuse, y compris dans les rangs [de la] gauche » n’ont disparu ou se sont évaporé (p. 395). Du coup, l’historien est frappé de « l’intensité des recompositions religieuses de la période ». Il souligne aussi combien la bourgeoisie et la gauche sont sensibles à ces questions, quelles que soient les formes, même évanescentes, que peuvent prendre leurs préoccupations ou leurs formulations. Enfin, il souligne que la « forme par excellence du sentiment religieux du XIXème siècle [est] funéraire » (p. 401). Le deuil est devenu l’une des sources les plus fécondes de la religiosité.

Une fois refermé l’ouvrage et plein des nouvelles connaissances qu’il apporte au lecteur profane ou peu versé dans le matériau de l’histoire religieuse du XIXème siècle, on réhabilite donc ce « stupide XIXème siècle », selon l’expression parfaitement injuste de ce réactionnaire qu’était Lucien Daudet. Surtout, on mesure qu’une lecture binaire en terme d’affrontement entre croyants et incroyants (ou scientistes, rationalistes, athées) est absolument réductrice. Ne tiendrait-on pas là une clef pour comprendre aussi notre époque ? Héritier du dispositif intellectuel, politique et mental mis en place par les Lumières, la Révolution et la République, ne sommes-nous pas souvent tentés – et plus encore en ces temps où on joue avec la définition même de l’homme dans son incarnation – de penser notre position en terme d’opposition ? Ne faudrait-il pas alors essayer, comme nous y invite le pape François, de regarder le monde alentour en y détectant ses aspirations religieuses ? Le XIXème siècle fut un grand siècle missionnaire. Aller à la fois au-devant de populations ignorantes de la révélation et répondre aux angoisses ou aux critiques de ceux qui, en ayant été nourris, la rejette fut la tâche des pasteurs du XIXe siècle. La mission a-t-elle vraiment changé ?


Source : Fiche de l’Observatoire Foi et Culture (OFC) du mercredi 10 juin sur l’ouvrage d’Une histoire du sentiment religieux au XIXe siècle de Guillaume Cuchet.


Biographie de l'auteur

Professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris-Est Créteil, ancien élève de l'École normale supérieure-LSH, Guillaume Cuchet travaille sur l'histoire religieuse contemporaine des sociétés occidentales. Il est notamment l'auteur de Comment notre monde a cessé d'être chrétien . Prix d'histoire religieuse de la Fondation Bernheim et prix Sophie Barluet du Centre national du livre 2018.

Publication : Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles