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vendredi 22 septembre 2017

Comme un hôpital de campagne de William Cavanaugh

Comme un hôpital de campagne
William Cavanaug
Paris, Desclée de Brouwer, 2016. 424 pages


Présentation de l’ouvrage

« Je vois avec clarté que la chose dont a le plus besoin l’Eglise aujourd’hui c’est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer le cœur des fidèles, la proximité, la convivialité. Je vois l’Eglise comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il  du cholestérol ou si son taux de sucre est trop haut ! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons aborder le reste. Soigner les blessures, soigner les blessures… Il faut commencer par le bas ! » (Réflexion du Pape François à une question « A quelle Eglise rêvez-vous ? » rapportée dans L Eglise que j’espère. Entretiens avec le Père Spadoro, sj  - Paris, Flammarion, 2013, page 68).

La métaphore du pape François est reprise ici par le théologien américain William Cavanaugh pour rassembler un certain nombre de ses réflexions récentes qui se situent  à l'intersection de la théologie et de l'économie, de la politique et de la violence. À la suite du pape, il rêve d'une Église qui sorte sur le champ de bataille du monde d'aujourd'hui pour panser les blessures, tant spirituelles que matérielles, une Église qui « ne reste pas confinée à l'intérieur des limites de la "religion" » que d'autres qu'elles lui ont assignées. (et  principalement l’Etat et ses organismes de protection sociale). Pour Cavanaugh, l'Église, personnalité vivante ayant le Christ pour tête, ne peut se retirer du monde comme une secte mais elle ne peut non plus se résigner à simplement regarder le monde tel qu'il est. Les différents chapitres (qui reprennent des œuvres ou des articles déjà publiés par ailleurs)  sont organisés autour de trois types de blessures l'affectant : blessures économiques, blessures politiques et blessures dues à la violence.

On retrouve donc dans cet ouvrage, bien souvent difficile (surtout pour un lecteur francophone peu familier des penseurs anglais), les thèmes chers à Cavanaugh, comme ses critiques virulentes de l'hégémonie de l'État nation libéral – pas toujours convaincante dans sa trop grande globalité d’autant plus que les exemples cités se réfèrent en grande partie à l’histoire américaine ou à la pensée américaine – et celle – beaucoup plus convaincante – du marché et du capitalisme libéral ou encore la déconstruction d'une notion de la religion héritée de la modernité, liée à une séparation trop radicale du religieux et du séculier dont les premières tentatives  remontent selon l’auteur à la Renaissance (donc bien avant le Siècle des Lumières). Au contraire, il défend la possibilité et la nécessité d'une théologie politique qui accepte d'engager des notions bibliques et théologiques comme l'idolâtrie ou le corps du Christ dans des débats relevant de l'économie, des questions sociales et sociétales ou de la politique.

Bien souvent, l’auteur remet en cause certains termes des débats (en particulier en ce qui concerne le chapitre qui traite du rapport entre religion et violence). Il s’agit d’une relecture stimulante certes  de ses œuvres antérieures, mais d’une lecture qui ne fait pas l’économie de la voir restituer malgré tout dans  le cadre culturel dont il est issu, les États-Unis d'Amérique. Une lecture pour tout dire qui peut avoir une pertinence pour les Européens dans un monde aujourd'hui globalisé.

Comme  l’exprime l’auteur  dans son introduction bien des chapitres sont des réponses à des critiques sur ses précédents ouvrages ou sur la doctrine sociale de l’Eglise


La structure du livre :

Chapitre I : à partir d’une lecture de l’économiste américain Charles Curran sur les mouvements sociaux catholiques américains il défend la thèse selon laquelle le choix n’est pas de rejeter ou d’admettre « le monde » tel qu’il est étant donné que l’Eglise emploie le terme « monde » dans quatre sens différents.

Chapitre II et III : il n’existe pas une « économie » à adopter ou rejeter mais il y a plusieurs choix possibles qui sont l’expression d’engagements théologiques.

Chapitre V à VII : refuser tout sens au mot « politique » c’est admettre qu’il n’y a pas d’autre alternative que de soutenir les partis « sponsorisés » par les entreprises. Il ne s’agit pas de refuser de participer au débat politique ni de rejeter le système démocratique mais plutôt d’inventer d’autres formes chrétiennes de démocratie.

Chapitre VII à XIII : critique de certains historiens qui traite de l’histoire de l’Eglise après Constantin en affirmant qu’elle a trahi le message évangélique. : « Je conteste l’idée de rêver d’une Eglise plus intéressante et qui guérisse davantage implique nécessairement sur une église purifiée et perfectionniste ».

Treizième et dernier chapitre : comment l’expérience de Dorothy Day au début de ce siècle a montré que « la non-violence chrétienne» n'était pas fondée sur un sens de séparation d’avec le commun des mortels  et de supériorité à leur égard, mais plutôt sur une conscience profondément pénitentielle de la solidarité de tous les êtres humains dans le péché ».

« La solidarité est le premier et le dernier mot de ce livre. Le genre ‘Eglise dont je rêve sort dans le monde et aide à panser les blessures en prenant sur elle la souffrance du Christ. Toutes les personnes, qu’elles soient chrétiennes ou pas, sont des membres potentiels du Corps du Christ (…). Voir tous les hommes comme étant à l’image de Dieu – que l’épître aux Colossiens (1,15) identifie au Christ – c’est voir la solidarité profonde de tous les hommes »
(Introduction, page 18).


Présentation de l’auteur

William T. Cavanaugh est professeur de théologie à l’Université DePaul à Chicago depuis 2010. Il a obtenu un Bachelor of Arts en théologie à l’Université Notre-Dame en 1984, puis un Master of Arts de l’Université de Cambridge en 1987.
Après avoir travaillé pour la Croix-Rouge à Santiago, il étudie à l’Université Duke où il obtient un PhD en religion en 1996. Il enseigne à l’Université of St.-Thomas depuis 1995 et à l’Université DePaul de Chicago depuis 2010.


Ouvrages publiés en français
Etre consommé : une critique chrétienne du consumérisme [« Being Consumed : Economics and Christian Desire »], Paris, Editions de L’homme nouveau, 2007. 163 pages.
Eucharistie - Mondialisation [« Theopolitical Imagination »], Genève, Editions Ad Solem, 2008. 128 pages.
 Le mythe de la violence religieuse : Idéologie séculière et violence moderne [« The Myth of Religious Violence: Secular Ideology and the Roots of Modern Conflict »], Paris, Editions de L’Homme nouveau, 2009. 382 pages.
Torture et Eucharistie [« Torture and the Eucharist: Theology, Politics, and the Body of Christ »], Paris, Editions Ad Somem, 2009. 448 pages.
Migrations du sacré : Théologies de l'Etat et de l'Église [« Migrations of the Holy »], Paris, Editions L’Homme nouveau, 2010. 254 pages.
Comme un hôpital de campagne : L'engagement de l'Église dans un monde blessé [« Field Hospital: The Church's Engagement With a Wounded World »].Paris, Desclée de Brouwer, 2016. 426 pages.

Publication : Claude Tricoire - Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

lundi 9 janvier 2017

Le malheur français : Marcel Gauchet

Comprendre le malheur français : entretiens avec Eric Conan et François Azouvi
Marcel Gauchet
Paris, Stock, 2016. 378 pages

Il y a un malheur français, bien spécifique à ce pays : pourquoi sommes-nous les champions du monde du pessimisme et du mécontentement de nous-mêmes ? Pourquoi vivons-nous notre situation, notre place dans l’Europe et le monde, comme un malheur incomparable ?

« Pour les Français, la mondialisation est une rupture majeure. A l’intérieur du déclassement général de toutes les autres nations, européennes, la France subit le choc frontal de son héritage historique avec une provincialisation à laquelle elle ne se résigne pas. C’est sûrement l’une des clés du pessimisme français » (p. 33)

Marcel Gauchet aborde ce problème d’une façon originale, en procédant d’abord à un vaste examen historique du XVIIè-XVIIIè siècles à nos jours. Revenant sur le XXè siècle l’auteur analyse longuement les septennats de De Gaulle et de
Mitterrand, l’un et l’autre importants pour comprendre le présent ;  mais il analyse également sans concessions les politiques menées par leurs successeurs de Valéry Giscard d’Estaing à François Hollande
Puis Marcel Gauchet s’attaque aux ressorts de la société française d’aujourd’hui, dont il dissèque les maux : la mondialisation et l’insertion dans l’ensemble européen ressentis en France avec une particulière inquiétude ; le divorce entre les élites et le peuple qui prend chez nous ce tour dramatique ; la responsabilité ide nos dirigeants dans la montée de ce qu’on appelle «le populisme » ; et enfin dans le marasme français le néo-libéralisme assumé par la Gauche et auquel Mitterrand a converti la France sans le dire.

Ainsi nous sommes passés dans un monde où ce n’est pas le politique qui régule l’économie mais le marché qui impose ses lois au politique : « Nous sommes dans un nouveau mode de fonctionnement de l’économie, dans une nouvelle société dont le défi, adressé à la République, est désormais l’individu. Plus le citoyen ni les masses organisées, l’individu. La République des citoyens fonctionnait. La République des grandes organisations aussi. Mais la République des individus, c’est une autre affaire ! Des individus qui se réclament de leurs intérêts privés, qui se soucient comme d’une guigne de l’intérêt général, qui récusent l’autorité de l’Etat et pour qui la loi se définit de plus en plus comme ce qu’il faut contourner » (p. 214).

Les Français en tirent les conséquences : perte de confiance dans les élites qui nous gouvernent, sentiment profond que la mondialisation nous est imposée et que la France doit se dissoudre  sans ce vaste marché sans âme. « Ce qui est perçu le plus profondément, c’est que le monde et sa marche vont contre ce que nous sommes et, face à ce rouleau compresseur, nous ne sommes pas défendus. C’est le cœur du reproche principal fait à la fois aux hommes politiques et aux médias : les élites ne nous défendent pas parce qu’elles sont les alliées du mouvement de modernisation et de mondialisation dans lequel la spécificité française est appelée à se dissoudre. On ne voit pas comment cette manière d’être originale que l’on appelle le “modèle français” pourrait perdurer… » (p. 16).
L’auteur ne se montre guère indulgent sur le fonctionnement de l’Europe et les discours sur les bienfaits de cette Europe ne suscitent guère que la méfiance ou même le rejet : « ce n’est pas l’Europe qui a bâti la paix, mais l’inverse : l’Europe s’est bâtie grâce à la paix d’un genre spécial assurée par la Guerre froide. Quant à la prospérité, elle a été générale dans le monde occidental durant les trente ans qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, y compris pour des pays qui n’étaient pas embarqués dans l’aventure européenne. Celle-ci a pu être au plus un adjuvant. Mais la question brûlante aujourd’hui, ce sont les perspectives d’avenir. Que nous promet l’Europe ? » (p. 162).

L’auteur montre que nous sommes aujourd’hui au plein coeur d’une période d’idéologie (quand bien même on s’évertue à nous dire que le temps des idéologies est mort !), d’autant plus pernicieuse qu’elle n’est jamais repérée pour ce qu’elle est, mais toujours confondue avec le cours obligatoire des choses : il s’agit de l’idéologie néo-libérale, qui va de pair avec la dépolitisation de nos sociétés

Quant à la place de la France dans le monde  Marcel Gauchet le dit franchement : « la France ne sera jamais plus une grande puissance » et qu’il n’y a rien à regretter. Cela mérite débat. Il est vrai que la France ne sera jamais plus une grande puissance coloniale, ni une puissance impériale – ce qu’elle était brièvement devenue au rebours de sa vocation nationale. Il est vrai qu’il n’est pas dans la vocation de la France de dominer l’Europe car au rebours du nationalisme, une nation historique se conçoit dans le concert des nations. Mais il faut que la France dispose d’une puissance suffisante pour préserver son vaste domaine terrestre et maritime, pour diffuser sa culture  et pour participer au maintien ou au rétablissement des grands équilibres mondiaux – politiques, économiques, écologiques…"  

Il y cependant dans les dernières lignes de ce livre une note d’espoir : si la France a perdu sa puissance Marcel Gauchet évoque ce qui fait la force de ce pays : la liberté d’esprit et la capacité d’imagination qui permettront encore à la France et aux Français d’être utiles au monde et parfois exemplaires. La France à une vocation universaliste et cette ambition peut arracher ce pays au « malheur français »



Biographie de l'auteur

Marcel Gauchet est directeur d’études à l’EHESS et rédacteur en chef du Débat. Il est notamment l’auteur d’une histoire philosophique du monde contemporain intitulée L’Avènement de la démocratie (trois volumes, Gallimard, 2007, 2010). Chez Stock il a publié La Condition historique (2002), et avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi, Conditions de l’éducation (2010) et Transmettre, apprendre (2014). Marcel Gauchet est ici interrogé par Éric Conan, journaliste à Marianne et auteur entre autres de Vichy, un passé qui ne passe pas (avec Henry Rousso, Fayard, 1994) et de La Gauche sans le peuple (Fayard, 2004), et par François Azouvi, directeur honoraire de recherche au CNRS, et auteur notamment du Mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire (Fayard, 2012).

publication : Claude Tricoire - Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles

jeudi 20 octobre 2016

Retrouver le sens du politique : message des Evêques de France

Conseil permanent de la Conférence des évêques de France
Dans un monde qui change retrouver le sens du politique
Paris, Bayard, Mame, Le Cerf, 2016. 92 pages.

Extrait de l’introduction du texte du Conseil permanent de la Conférence des Evêques de France à propos des futures élections présidentielles de 2017 qui s’adresse à tous les Français : Dans un monde qui change retrouver le sens du politique.

 « Si nous parlons aujourd’hui, c’est parce que nous aimons notre pays, et que nous sommes préoccupés par sa situation. Il ne s’agit pas pour nous d’alimenter la morosité par de sombres constats ; mais, en regardant les choses en face, d’apporter résolument notre pierre, notre réflexion, au débat que notre pays se doit d’avoir.
Nous ne sommes pas des spécialistes de la politique, mais nous partageons la vie de nos concitoyens. Nous les écoutons et les voyons vivre. Et ce qui touche la vie de l’homme est au cœur de la vie de l’Eglise ».


Les évêques de France prennent la parole parce  que les catholiques sont des citoyens à part entière, qu’ils vivent au milieu de leurs contemporains : à ce titre ils ne peuvent pas se désintéresser de tout ce qui touche la vie en société, de ce qui touche à la dignité et à l’avenir de l’homme. Mais ils s’adressent aussi à l’ensemble des habitants de la France, un pays aujourd’hui fragilisé. Ce message est une invitation à le refonder tous ensemble.

publication : Claudette Tricoire - Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles