mercredi 26 octobre 2016

Le retour de l'enfant prodigue : Méditation par le Père Nouwen

Le retour de l’enfant prodigue : revenir à la maison
Henri Nouwen
Québec,  Bellarmin, 1992. 176 pages

Un livre pour prolonger la méditation sur la miséricorde de Dieu.

Dans ce petit livre, Henri Nouwen, universitaire et conférencier reconnu nous dit comment il est passé d’une carrière universitaire prometteuse à la vie avec des personnes ayant un handicap intellectuel profond au sein de l’Arche fondée par Jean Vannier. Après vingt ans d’enseignement comme professeur dans les plus grandes universités américaines et une carrière d’écrivain, ce prêtre à l’approche de la de la cinquantaine, a traversé une crise spirituelle profonde en se posant la question suivante : « Est-ce que le fait de vieillir m’a rapproché de Jésus ? ». Et c’est dans la contemplation d’un tableau de Rembrandt Le retour de l’enfant prodigue que l’auteur trouvera sa véritable vocation. Cette expérience a donné un très beau livre : Le retour de l’enfant prodigue.

On connait tous le tableau de Rembrandt Le Retour de l’enfant prodigue qui illustre bien souvent la parabole que l’on trouve dans l’Evangile de saint Luc (15, 11-32). C’est devant ce tableau qui est au musée de l’Ermitage à Léningrad en Russie que l’auteur, Henri Nouwen a médité durant des heures entières.  Voici ce que perçoit le Père Nouwen du peintre :

«  Le peintre de ce tableau est un homme qui a fait dans sa vie l’expérience d’une immense solitude. Ayant vécu des pertes immenses et ayant été témoin de la mort de plusieurs proches, Rembrandt aurait pu devenir une personne amère, en colère et pleine de ressentiment. Au lieu de cela, il devint celui qui a pu peindre un des tableaux les plus intimes de tous les temps, Le retour du fils prodigue. Ce n’est pas là un tableau qu’il aurait pu peindre lorsqu’il était jeune et que tout lui réussissait. Non, car il ne fut capable de peindre la pitié d’un père aveugle que lorsqu’il eut lui-même tout perdu : tous ses enfants sauf un, deux de ses femmes, tout son argent, sa notoriété ainsi que la popularité dont il jouissait. C’est alors seulement qu’il fut capable de peindre ce tableau, et il le peignit depuis un endroit à l’intérieur de lui-même où il savait ce qu’était la miséricorde de Dieu. D’une certaine façon, ses pertes et ses souffrances l’avaient vidé, le rendant apte à accueillir pleinement et profondément la miséricorde de Dieu. Lorsque Vincent Van Gogh vit ce tableau, il s’exclama : « Vous ne pouvez peindre ce genre de tableau que lorsque vous êtes mort plusieurs fois. » Rembrandt ne put le faire que parce qu’il était mort tant de fois qu’il savait dorénavant ce que la miséricorde de Dieu signifie vraiment. »  (Henri Nouwen, Revenir à la maison ce soir, Bellarmin, 2009, pp. 37-38)

Cet ouvrage est donc le fruit de ses méditations. C’est son témoignage qu’il livre tout en commentant le tableau de Rembrandt : S'identifiant d'abord au fils prodigue en quête d'une figure paternelle, Henri Nouwen se reconnaît ensuite dans la figure du fils aîné, jaloux du pardon inconditionnel accordé à ce cadet volage et inconséquent, avant de se découvrir dans celle du père qui accueille sans juger.  Mais le  livre, comme la parabole de Jésus, se déplace  sur le Père rempli de miséricorde pour ses deux fils. Et c’est ce « Père » que Nouwen désire devenir et qu’il nous invite à imiter pour trouver notre vocation propre : il faut cesser d’être « le fils » pour devenir « le père ».

Le tableau de Rembrandt a été l’occasion pour le père Nouwen d’entrer profondément dans le cœur du Père miséricordieux de la parabole de Jésus.  Il reste à souhaiter qu’il en soit ainsi pour le lecteur.





Au début de l’ouvrage le Père Nouwen  nous dit pourquoi, selon lui, Rembrandt a été capable de saisir quelque chose de l’infinie miséricorde de Dieu :

«  Rembrandt a peint le tableau de l’enfant prodigue entre 1665 et 1667, à la fin de sa vie. Lorsqu’il était un jeune peintre, il était bien connu à Amsterdam et il recevait des commandes pour exécuter le portrait de tous les personnages importants de son époque. Il avait la réputation d’être arrogant et ergoteur, mais il était accepté dans les cercles des riches et des puissants de la société. Puis, progressivement, sa vie commença à se détériorer.
   D’abord, il perdit un fils,    puis il perdit sa première fille,   puis il perdit sa seconde fille,   puis il perdit sa femme,    puis, la femme avec laquelle il vivait, termina sa vie dans un hôpital      psychiatrique,   puis il se maria une deuxième fois et sa femme mourut,    puis il perdit tout son argent et sa notoriété,    et, juste avant de mourir lui-même, il fut témoin du décès de son fils Titus.

   Le peintre de ce tableau est un homme qui a fait dans sa vie l’expérience d’une immense solitude. Ayant vécu des pertes immenses et ayant été témoin de la mort de plusieurs proches, Rembrandt aurait pu devenir une personne amère, en colère et pleine de ressentiment. Au lieu de cela, il devint celui qui a pu peindre un des tableaux les plus intimes de tous les temps, Le retour du fils prodigue. Ce n’est pas là un tableau qu’il aurait pu peindre lorsqu’il était jeune et que tout lui réussissait. Non, car il ne fut capable de peindre la pitié d’un père aveugle que lorsqu’il eut lui-même tout perdu : tous ses enfants sauf un, deux de ses femmes, tout son argent, sa notoriété ainsi que la popularité dont il jouissait. C’est alors seulement qu’il fut capable de peindre ce tableau, et il le peignit depuis un endroit à l’intérieur de lui-même où il savait ce qu’était la miséricorde de Dieu. D’une certaine façon, ses pertes et ses souffrances l’avaient vidé, le rendant apte à accueillir pleinement et profondément la miséricorde de Dieu. Lorsque Vincent Van Gogh vit ce tableau, il s’exclama : « Vous ne pouvez peindre ce genre de tableau que lorsque vous êtes mort plusieurs fois. » Rembrandt ne put le faire que parce qu’il était mort tant de fois qu’il savait dorénavant ce que la miséricorde de Dieu signifie vraiment. »  (Henri Nouwen, Revenir à la maison ce soir, Bellarmin, 2009, pp. 37-38)

« Inspirée par le chapitre 15 de l’évangile de Luc , cette toile de 2,62m x 2,05m, peinte vers 1667, se trouve au musée de l’Ermitage à St Petersbourg. Très connue, cette œuvre a souvent été reproduite. Elle sert souvent de support catéchétique pour aborder le sacrement de la réconciliation. Quelquefois, et même assez souvent, on n’en regarde qu’une partie, se concentrant sur le groupe extraordinaire du père et de son fils, oubliant les autres personnages. Le Père Paul Baudiquey qui a longuement contemplé et commenté ce tableau écrit que, « pour lui, c’est le premier portrait « grandeur nature » pour lequel Dieu lui-même ait jamais pris la pose ». En effet, c’est bien ce groupe du père et de son fils qui attire l’attention et la retient longuement.
Rembrandt a une soixantaine d’année quand il peint cette œuvre. C’est un homme usé par les faillites et les deuils. C’est un homme sans fard, sans masque. Sa pâte picturale est à son image : brute, épaisse, creusée et recreusée, sans chercher à la rendre lisse. Rembrandt sait bien que la vie d’un homme n’est pas lisse, mais qu’elle a toutes les raisons d’être burinée au fil du temps. Cet homme qui pleure encore son propre fils, Titus, va mettre toute son intériorité à peindre ce père prodigue en miséricorde. Un visage ridé et presque aveugle, aux yeux usés d’avoir guetté l’improbable retour. Une stature arrondie, presque ovale, forme de mandorle d’un tympan roman, une stature de porche royal pour protéger l’enfant revenu. Le père décrit par la parabole et peint ici par Rembrandt n’est pas un père rigide, drapé dans sa droiture, enfermé dans une justice de purs. C’est un Père qui ne cesse de descendre vers nous, de se pencher vers nous, de guetter nos pauvres pas pour retourner vers lui, surveillant inlassablement nos chemins. Et lorsqu’il a la joie de nous voir retourner, ne fût-ce que d’un pas, vers lui, il n’a de cesse de nous accueillir tout près de lui comme un Père de tendresse. On commente souvent cette œuvre en parlant des deux mains du père : l’une serait plus masculine, l’autre plus féminine. Peut-être n’est-ce qu’une opinion. Mais on observe la même part de féminité ou de maternité du père dans l’attitude du fils qui vient se nicher contre le ventre paternel, attitude convenant plus à une mère qu’à un père. Cet homme redevenu enfant vient s’appuyer contre les entrailles matricielles à qui il doit sa renaissance.
Regardons maintenant le fils : il est peint comme une sorte de condamné, ses cheveux rasés comme un sorti de prison, sa tunique déchirée, un pied nu, l’autre à moitié (les pieds nus dans la peinture du 17ième siècle signifiant souvent l’attitude d’adoration prêtée aux anges), prosterné. Le vide d’une sandale nous permet de contempler qu’il a été nécessaire à ce fils de parvenir à cette pauvreté, de se sentir vide et vidé, pour trouver la force de vouloir échapper à ces emprisonnements et ainsi redevenir assez petit enfant pour se blottir tout contre son père, la tête nichée tout contre son corps. Enfin délivré de ses fausses richesses, celles de ses plaisirs, il peut maintenant comprendre la vraie richesse du Père : celle de son amour sans condition. Et le manteau royal posé sur les épaules du Père peut maintenant envelopper à nouveau le fils.
D’autres personnages apparaissent dans le tableau. Simples spectateurs, leur présence est moins intense. On a beaucoup écrit sur eux : qui sont-ils ? que pensent-ils ? Une chose est sûre, c’est qu’ils s’étonnent, tous. Celui qui nous interpelle le plus est cet homme qui reste drapé dans sa droiture, sa verticalité, exactement à l’inverse du Père qui renonce à sa droiture pour s’abaisser vers son fils. Il semble peiner à goûter la miséricorde infinie qu’il contemple pourtant. Sa sévérité pourrait bien nous faire penser à celle du fils revenu des champs. Mais qu’importe ? Quelle que soit son identité, il nous invite à nous interroger sur le regard que nous portons sur la miséricorde de Dieu, à quel point nous croyons à sa miséricorde et jusqu’à quel point elle nous émerveille et nous réjouit. De fait, on raisonne parfois comme le fils aîné, choqués par un Dieu qui pardonnerait aux pires pécheurs et semblerait moins aimer ses autres enfants vivant le plus possible dans la droiture. Mais refuser l’amour infini du Père, refuser d’entrer dans cette attitude de miséricorde, c’est refuser le Père tout entier. Et ce chemin est encore plus faux que le chemin du fils parti se tromper de richesses mais revenu à la source amoureuse du père prodigue en miséricorde. » (Extrait des premières pages de Le retour de l'enfant prodigue du Père Nouwen)

Henri Nouwen
Henri J. M. Nouwen (1932-1996) a été prêtre et écrivain catholique hollandais auteur d'une quarantaine delivres de spiritualité. Il fut aumônier de la Comunuauté de l'Arche et un grand ami de Jean Vanier.

Quelques œuvres
Adam
Compassion
Life of the Beloved
Le retour de l'enfant prodigue
Au cœur de ma vie, l'Eucharistie, 1995
Vivre sa foi au quotidien, 1996
Les trois mouvements de la vie spirituelle, 1998 (Reaching Out, 1974)
La voix intérieure de l'amour : de l'angoisse à la libertê, 2000 (The Inner of Love, 1996)


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