mardi 22 mars 2016

La découverte des chrétiens d'Orient par les croisés

Camille Rouxpetel, L'Occident au miroir de l'Orient chrétien : Cilicie, Syrie, Palestine et Égypte (XIIe-XIVe siècle), Rome : École française de Rome, coll. Bibliothèque des écoles françaises d'Athènes et de Rome, 2015, 581 p., 40 €.

Alors que l'actualité met en lumière le drame des communautés chrétiennes orientales, l’École française de Rome publie la thèse de doctorat de Camille Rouxpetel sur la découverte des chrétiens de Syrie et de Palestine par les voyageurs à la fin du Moyen âge.
À partir d'un corpus de textes rédigés par des croisés, des pèlerins et des missionnaires établis en Orient, elle étudie la découverte de ces communautés et les variations dans la perception que l'Europe en a. Ces textes ont déjà été analysés pour l'étude du développement de l'Islam, des croisades et des pèlerinages, voir par exemple l'ouvrage d'Alphonse Dupront, Du sacré : croisades et pèlerinages, images et langages, paru en 1987. Les chrétiens d'Orient constituent un nouvel angle de recherche. 
À titre de comparaison, Camille Rouxpetel tire aussi certains exemples de la Petite Arménie, de l'Irak, de l’Égypte, de la Nubie et de l’Éthiopie. Elle laisse volontairement de côté les textes théologiques et conciliaires.
Son propos commence avec la première croisade, au XIIe siècle et court jusqu'au concile de Florence en 1439. L'Orient, en particulier les terres de Palestine et de Syrie, est le berceau historique du Christianisme, mais la rupture avec l'Occident a lieu à la fin de l'Antiquité. Les communautés chrétiennes orientales connaissent donc une évolution parallèle, encore accentuée par la conquête musulmane.
Trois temps émergent des textes : la rencontre, la description de l'altérité et du semblable, la découverte de soi. Les premiers voyageurs vers l'Orient sont les croisés, qui arrivent en Terre sainte avec la conquête pour objectif. Ils partent d'Europe avec un préalable culturel composé des descriptions bibliques, des apports des Pères de l’Église et des auteurs antiques. Ils sont d'abord à la recherche des lieux que le Seigneur a connus et arpentés. Ils sont confrontés à une réalité différente, dont ils décrivent abondamment tous les éléments, dans une « tension constante entre réminiscences évangéliques et constat progressif de la réalité contemporaine d'un territoire placé par la première croisade sous souveraineté chrétienne, puis à nouveau perdu au profit de pouvoirs islamiques » (p.1). Le pèlerin en Terre sainte est aujourd'hui encore confronté à la même tension, entre les souvenirs d'un territoire dont il connaît bien la géographie et la découverte d'un pays en guerre. Une attention particulière est portée au vocabulaire utilisé, qui doit décrire des réalités inconnues pour le destinataire du texte, dire à la fois l'altérité et le semblable. Après des descriptions essentiellement axées sur le physique et le matériel, la traduction des langues orientales permet dans un second temps d'avoir accès à l'intériorité et à l'intime des orientaux.
Les chrétiens d'Orient sont différents des latins par leur liturgie, leurs mœurs, leurs vêtements... La diversité des Églises, séparées les unes des autres par des questions doctrinales, interroge aussi les Européens, surpris de rencontrer des Arméniens, des Syriaques, des Nestoriens, des Grecs, des Coptes, des Nubiens, des Éthiopiens, des Géorgiens... Toutefois, leur appartenance au christianisme empêche qu'ils soient irréductiblement autres comme le sont les musulmans. « Les récits des mémorialistes, des pèlerins ou des missionnaires n'ont pas pour fonction première de témoigner d'une expérience et de matérialiser, voire souvent de justifier, dans l'espace textuel, une entreprise d'abord définie comme spirituelle. Peu importe de savoir si l'auteur dit vrai ou non. L'intérêt du discours réside dans ce qu'il révèle de la manière d'envisager un autre ayant la particularité d'appartenir au même ensemble que le sien, la chrétienté » (p.7). Cela entraîne une prise de conscience de la véritable signification de la chrétienté au sens de l'universalisme. La découverte de soi fait partie intégrante du pèlerinage ou de la mission.
En réaction, l’Église latine tente d'intégrer en son sein les communautés orientales, sans forcément passer par l'uniformisation. « À un moment où l’Église romaine affirme de plus en plus sa prétention à l'universalité et développe des actions en vue de l'unification de la chrétienté sous son obédience, les Latins partis pour l'Orient découvrent la diversité et l'altérité de leurs coreligionnaires » (p.463). Trois réactions cohabitent dans les textes : une uniformisation théologique, liturgique et ecclésiologique, une exclusion des chrétiens jugés schismatiques et hérétiques, ou une reconnaissance de l'altérité orientale.
Les annexes très développées, caractéristiques des livres de l’École française de Rome, sont nombreuses et utiles : cartes, index, bibliographie bien sûr, mais aussi biographies des principaux auteurs étudiés et un tableau des sources présentant précisément le statut de chaque texte.


Hélène Biarnais

responsable de la médiathèque diocésaine de Gap et d'Embrun
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