lundi 10 août 2015

UN PELERINAGE EN TERRE SAINTE AU IVè SIECLE

Le Voyage d’Égérie
Ed. Le Cerf - collection Sources Chrétiennes


Le voyage d’Égérie en Terre sainte
Une pèlerine au IVe siècle


En cette fin de IVe siècle, les pèlerins arrivent en Terre sainte des quatre coins du monde chrétien. Ils sont Perses, Arméniens, Géorgiens et Occidentaux. Jérusalem les reçoit lors des grandes fêtes comme l’Épiphanie et Pâques. Parmi eux, Égérie, qui laissera un témoignage écrit de son pèlerinage. Les deux tiers du manuscrit ayant été perdus, on ne sait que peu de choses d’elle, sinon qu’elle visita la Terre sainte entre 381 et 384, venant de Galicie ou d’Aquitaine. L’évêque d’Edesse fut impressionné par le fait qu’elle vienne "de l’autre côté de la Terre". Elle compare elle-même la couleur de la mer Rouge avec celle de l’"Océan". On peut donc supposer qu’elle venait de la côte atlantique.

Comme tous les pèlerins, Égérie veut mettre ses pas dans ceux du Christ.. Elle veut revivre par la prière l’histoire du Salut sur les lieux même de son déroulement. Disposant de tout son temps, Égérie est une "touriste" avide et à la curiosité insatiable. Son manuscrit est donc empli de commentaires enthousiastes sur les vues (magnifiques), les bâtiments (fameux), les montagnes (escarpées) ou les plaines (fertiles). À l’occasion de l’ascension du mont Sinaï, elle note  "C’est avec une peine extrême que l’on fait l’ascension de ces montagnes, car on ne les gravit pas peu à peu en tournant, en colimaçon comme on dit, mais on monte tout droit, comme le long d’un mur !"

Tourisme et pèlerinage
Entre Égérie et le touriste moderne, il y a deux différences marquantes. Le touriste moderne vient en Orient pour voir des sites ou des monuments, mais Égérie s’intéresse au moins autant à l’Église locale, aux moines, aux évêques, aux religieuses qui vivent en Terre sainte. Elle s’intéresse particulièrement à la liturgie et surtout aux festivités solennelles.

Le voyageur moderne passe également beaucoup de temps à visiter des lieux non chrétiens. Mais Égérie, en tant que citoyenne romaine au sein d’un monde romain et largement païen, affiche une indifférence presque complète à l’égard de ce qui n’est pas chrétien pour se concentrer sur les témoignages de la foi.
Au temps d’Égérie, il y avait la conviction que la sainteté des hommes, des objets ou des lieux saints était en quelque sorte transférable par le contact physique, comme l’explique saint Jean Damascène :
Ainsi, ce bois si honorable et le plus vraiment vénérable sur lequel le Christ s’est offert lui-même en sacrifice pour nous doit être adoré, parce qu’il a été sanctifié par le contact avec le corps et le sang sacrés.
De cette façon, contrairement au touriste contemporain qui va voir, le pèlerin de l’époque byzantine va d’abord toucher et vénérer.

Une voyageuse infatigable
Quand elle se décide à prendre le chemin du retour, après trois ans passés en Terre sainte, l’intrépide voyageuse n’interrompt pas encore son pèlerinage. Elle se rend au tombeau de Job dans le Hauran au sud de la Syrie, et à Antioche d’où elle fait une excursion d’une quinzaine de jours à Edesse, où se trouvent, selon la tradition le tombeau de l’apôtre Thomas. Et une autre encore à Tarse pour visiter le sanctuaire de sainte Thècle de Séleucie.

Égérie ponctue son récit de remerciements pour ses guides, ses hôtes et aussi pour Dieu qui lui a permis de réaliser ce voyage  "Les voyages ne sont pas difficiles lorsqu’ils accomplissent une grande espérance."

Si le pèlerinage d’Égérie est exceptionnel, car elle a les moyens et le temps nécessaires, il témoigne de la ferveur de ces premiers pèlerins. Ceux-ci ramènent d’Orient des reliques et des souvenirs qui vont influencer la liturgie et la culture occidentale tout entière.  

Un manuscrit récemment redécouvert

Le récit d’Égérie a été perdu pendant 700 ans. La seule copie encore existante du manuscrit fut transcrite au XIe siècle et conservée à Arezzo où elle fut oubliée et ne fut redécouverte qu’en 1884. Le document est incomplet et seule la section centrale a été conservée, notamment un voyage commençant au mont Sinaï et se terminant à Constantinople, ainsi que la description de la liturgie dans les églises de Jérusalem.

Au mont Nébo
Nous sommes arrivés au pied du mont Nébo ; il est très haut, toutefois on peut en monter la plus grande partie à dos d’âne. Parvenus au sommet de cette montagne, il y a maintenant une église. À l’endroit où se trouve l’ambon j’ai vu un emplacement un tout petit peu plus élevé dont les dimensions étaient celles qu’ont d’ordinaire les tombeaux. Alors j’ai demandé aux saints moines ce que c’était et ils m’ont répondu : « c’est ici que Moïse a été déposé par les anges, puisque comme il est écrit, « aucun homme ne connaît sa sépulture ». Ce sont les anciens qui ont demeuré ici qui nous ont montrés où il a été déposé et de même nous aussi nous vous le montrons et ces anciens eux-mêmes disaient qu’ils tenaient cette tradition de plus anciens qu’eux. » On a fait ensuite une prière, puis nous sommes sortis de l’église.

Alors ceux qui connaissaient les lieux, prêtres et saints moines nous ont dit : « Si vous voulez voir les lieux dont il est parlé dans les livres de Moïse, venez dehors devant la porte de l’église et de ce sommet aussi loin du moins qu’on peut le voir d’ici, regardez attentivement. Nous vous nommerons les lieux que vous verrez. » Ceci nous ravit et nous sortîmes aussitôt. De la porte de l’église, nous avons vu l’endroit où le Jourdain entre dans la mer Morte, et c’était exactement au pied de l’endroit où nous nous tenions. Puis, en face de nous, nous vîmes Livias, de ce côté-ci du Jourdain et Jéricho au-delà, car la hauteur sur laquelle nous nous tenions, devant la porte de l’église, faisait saillie sur la vallée. En fait, de là, vous pouvez voir la plupart de la Palestine, la Terre Promise et toute la région du Jourdain aussi loin que porte la vue. [...]
Lorsque nous eûmes vu tout ce que nous désirions, nous nous en sommes retournés, au nom de Dieu, à Jérusalem, en passant par Jéricho et la même route que celle que nous avions empruntée pour venir.
Comment dérober une relique de la Vraie Croix
[Le Jeudi saint, dans l’église du Golgotha], l’évêque prend place derrière un autel recouvert d’un tissu. Les diacres se tiennent debout autour et lui et on lui apporte une boîte d’or et d’argent contenant le Saint Bois de la Croix. On l’ouvre, et le Bois de la Croix, ainsi que l’inscription sont placés sur la table.
Tant que le Saint Bois est sur la table, l’évêque est assis et ses mains reposent sur chacune des extrémités de la relique, et les diacres autour de lui la surveillent de près. Ils la gardent ainsi car ensuite tout le peuple, catéchumènes aussi bien que fidèles, se présente un à un à l’autel. Ils s’y penchent, embrassent le Bois et puis s’en vont. Mais en une occasion (je ne sais pas quand) l’un d’entre eux a mordu dans un morceau du Saint Bois et l’a volé en s’enfuyant. C’est pour cette raison que les diacres se tiennent tout autour de l’autel et surveillent, de peur que quiconque n’ose refaire la même chose.

[De manière analogue, le comte d’Anjou Foulques Nerra aurait arraché avec ses dents un morceau du sépulcre lors de son premier pèlerinage en Terre sainte en 1002]

La célébration de l’Épiphanie
Et comme, à cause des moines qui vont à pied, il faut aller très lentement, on arrive [de Bethléem] à Jérusalem à l’heure où on commence à pouvoir se reconnaître l’un l’autre, c’est-à-dire quand il fait presque jour, mais avant le jour cependant. Quand on y est arrivé, l’évêque et tous avec lui entrent aussitôt à l’Anastasis, où des lampes brillent déjà d’un extrême éclat. On dit là un psaume, on fait une prière, l’évêque bénit les catéchumènes d’abord, les fidèles ensuite. L’évêque se retire et chacun s’en va à son logis pour se reposer. Mais les moines restent jusqu’à l’aube et disent des hymnes.
Quand le peuple s’est reposé, au début de la deuxième heure, tous se rassemblent dans l’église majeure. Ce qu’est en ce jour la splendeur de l’église, ou de l’Anastasis ou de la Croix, ou de celle qui est à Bethléem, il est vain de le décrire. On n’y voit rien d’autre que de l’or, des pierreries, de la soie  vous voyez des voiles, ils sont de soie brochée d’or ; vous voyez des tentures, elles sont de la même soie brochée d’or. Les objets de culte de toute espèce que l’on sort ce jour-là sont d’or incrusté de pierreries. Quant au nombre et au poids des cierges, des candélabres, des lampes, des divers objets du culte, comment les estimer ou les décrire ? Et que dire de la splendeur des édifices eux-mêmes, que Constantin, qui était représenté par sa mère, en utilisant toutes les ressources de son empire, a gratifiées d’or, de mosaïques, de marbres précieux, tant l’église majeure que l’Anastasis, la Croix et les autres lieux saints de Jérusalem ?

Le Voyage d’Égérie
Ed. Le Cerf - collection Sources Chrétiennes

Publication : Claude Tricoire
                      Bibliothèque diocésaine d'Aix et Arles
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