lundi 17 novembre 2014

Avec Mgr Jean-Marc Aveline, l’Eglise de Marseille a commémoré les soldats morts lors de la Première Guerre mondiale

Basilique du Sacré-Coeur - 11 novembre 2014
C’était le 11 novembre 1918. À cinq heures du matin, dans un wagon spécialement aménagé et installé dans une clairière de la forêt de Compiègne, près de la gare de Rethondes, l’armistice était signé.

La Grande Guerre, enfin, s’achevait, après avoir bouleversé et ravagé le monde pendant plus de quatre ans. Huit millions de morts, 20 millions de blessés. En France, on pleurait 1 400 000 victimes et presque six fois plus de blessés et de mutilés. Et tant de voiles de deuil sur les visages des femmes ! Et tant de jeunes enfants désormais privés d’un soutien paternel !


Aujourd’hui même, dans l’après-midi, une délégation d’évêques européens se retrouvera à Verdun, à l’initiative du cardinal Reinhard Marx, archevêque de Munich et président de la Commission des épiscopats de la communauté européenne (COMECE), pour prier en hommage aux soldats qui sont morts sur les divers champs de bataille, à l’est et à l’ouest du continent européen, des Balkans et des confins de la Russie jusqu’aux plaines du nord et de l’est de la France. À elle seule, la bataille de Verdun, qui a duré de février à décembre 1916, a fait plus de 300 000 victimes.

À la fin de la guerre, la ville de Marseille, quant à elle, déplore, 15 000 morts, c’est-à-dire près de 3 % de sa population. Même lourd, ce bilan urbain n’a rien de comparable avec le tragique pourcentage enregistré dans les campagnes, grandes pourvoyeuses, à l’époque, de fantassins et de troupes de premières lignes, et que l’on a pu estimer, par endroits, jusqu’à 7% de la population, comme en témoigne la lecture poignante des Monuments aux morts de certains petits villages de notre arrière-pays. Que de vies brisées ! Que de malheurs endurés ! Que de souffrances accumulées ! Et que dire des nombreux soldats venant des colonies, morts pour une France qu’ils ne connaissaient pas et dont ils n’auront vu que la boue et le froid.



Séminaristes tombés au Champ d'honneur - Archives diocésaines de Marseille

Dans ses Souvenirs d’enfance, Marcel Pagnol évoque la figure de son ami Lili, Lili des Bellons, ce jeune garçon qui avait grandi dans les collines de la Treille et qui « connaissait chaque vallon, chaque ravin, chaque sentier, chaque pierre de ces collines ». Et puis, « en 1917, dans une noire forêt du Nord, une balle en plein front avait tranché sa jeune vie, et il était tombé sous la pluie, sur des touffes de plantes froides dont il ne savait même pas les noms... Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. »



Construction de la crypte de l'église du Sacré-Coeur - Archives diocésaines de Marseille

Comme partout en France, le clergé marseillais a pris sa part des souffrances de la Grande Guerre : 26 clercs ont été tués au front ou des suites de leurs blessures, dont 14 jeunes séminaristes. Et l’on sait combien ce compagnonnage dans l’épreuve a contribué à apaiser, au moins pour un temps, les haines et les violences de l’anticléricalisme du début du vingtième siècle. Il est triste qu’il faille parfois beaucoup d’épreuves et de sang pour que l’on s’aperçoive enfin de la vanité de nos oppositions, lorsqu’elles ne reposent que sur l’orgueil et l’idéologie !

Dans sa lettre pastorale de Noël 1918, Mgr Fabre, évêque de Marseille, annonce solennellement la construction, sur l’emplacement de l’ancienne église Saint-Adrien, d’une basilique qui serait à la fois élevée à la gloire du Sacré-Cœur et dédiée aux 15 000 Marseillais morts au cours de la guerre. Dans ce quartier des alentours de la place Castellane, sur la belle avenue du Prado qu’avait inaugurée en grande pompe, le 16 novembre 1839, le duc d’Orléans lors de son passage à Marseille, dans ce quartier desservi jusque-là par les prêtres de la paroisse Saint-Adrien-Saint-Hermès, du nom de deux martyrs marseillais tombés sous la persécution de Dioclétien, dans ce quartier donc, on songeait depuis longtemps à bâtir une église plus grande et mieux adaptée aux besoins nouveaux de la population.



Consécration de l'église du Sacré-Coeur par Mgr Jean Delay - Archives diocésaines de Marseille
Mais la basilique en l’honneur du Sacré-Cœur, souhaitée dès 1820 pour marquer le centième anniversaire de la grande peste, avait d’abord été projetée au bout de la rue Saint-Ferréol, là où se trouve actuellement la Préfecture, puis, devant le peu d’engouement des gens du quartier pour ce projet, on l’avait imaginée du côté d’Arenc, proche des nouvelles installations portuaires. Le projet avait été mis en forme en 1912, mais la guerre était survenue. Et finalement, en 1918, Mgr Fabre décida qu’il serait préférable d’installer cet édifice non plus à Arenc, où l’on construira en lieu et place la nouvelle église de Saint-Martin d’Arenc, mais sur la plus belle avenue de Marseille, l’avenue du Prado.

Le chantier souffrit cependant des périodes difficiles qui suivirent la guerre, de la crise économique de 1929 aux divers soubresauts de la vie sociale. Si bien qu’il n’était toujours pas achevé au moment où se déclencha, en 1939, la Deuxième Guerre mondiale. Aussi, lorsque le 5 mai 1947, Mgr Delay put enfin consacrer la nouvelle basilique, grâce notamment à la ténacité du P. Dejean, décédé quelques mois seulement avant l’inauguration (le 17 juillet 1946), on écrivit sur le frontispice de cette église la phrase que nous y lisons encore aujourd’hui : « Au cœur de Jésus. Aux morts des deux guerres 1914-1939. Marseille reconnaissante. »

Et cette inscription, frères et sœurs, doit nous faire réfléchir ce matin.
En effet, une guerre en appelle souvent une autre, surtout quand le droit des peuples est bafoué et que les insultes faites à la dignité des personnes attisent une soif de revanche et entretiennent un climat de haine. Les humiliations et les restrictions imposées à l’Allemagne en 1918 préparèrent le terreau de 1939, de même que la défaite française de 1871 avait stimulé l’ardeur des soldats de 1914. Ce matin, bien sûr, nous prions à l’intention des victimes des guerres, et tout spécialement celles de la Première Guerre mondiale. Mais nous prions aussi pour que le Seigneur nous aide à devenir de véritables artisans de paix, laquelle ne va jamais sans la justice et ne peut jamais s’obtenir de façon durable sans l’acte si exigeant mais si irremplaçable du pardon, comme le rappelait souvent le pape Jean-Paul II, qui connaissait d’expérience, depuis sa Pologne natale, le poids des haines entre les peuples et le dur labeur de la paix. Et nous savons bien que la paix dans le monde ne peut progresser si nous ne nous attachons pas à faire aussi progresser la paix dans notre pays, la paix dans nos familles, la paix en nous-mêmes.

Aujourd’hui, l’Armée française est engagée en bien des lieux sur la planète, en tant que force d’interposition ou de pacification, voire en tant que force de combat, même si ce n’est pas au sol, comme en Irak. Prions aussi ce matin pour les soldats de notre armée et de bien d’autres armées dans le monde, qui acceptent souvent de porter sur eux le poids de haines qui ne sont pas les leurs, mais dont ils s’exposent vaillamment à subir les conséquences. Prions aussi pour que l’orgueil et l’idéologie ne fassent pas de nouveaux ravages. Prions pour la paix à Jérusalem. Prions pour la paix en Ukraine. Prions pour la paix en Syrie et en Irak. Prions pour la paix en Afrique subsaharienne.

Chrétiens, nous confessons que, comme le disait l’apôtre Paul dans sa lettre à Tite, « la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes ». La famille humaine est donc une, même si elle est déchirée. Comment, dès lors, consolider la paix ? Le choix, qui nous concerne tous, est entre deux attitudes : soit l’indifférence, soit l’espérance.
L’indifférence, c’est considérer que ces événements nous dépassent, que l’on n’y peut rien parce qu’ils sont trop complexes et qu’il vaut mieux se calfeutrer chez soi tant qu’on peut encore le faire. On baisse les bras, on boucle les frontières, on se distrait pour penser à autre chose et l’on fuit toute responsabilité, n’étant plus capable ni de solidarité ni de remise en cause.
L’espérance, c’est le contraire de la fuite. C’est l’attitude humble des serviteurs quelconques qui font leur travail non pas pour leur propre gloriole mais parce qu’ils ont à cœur, là où ils sont, d’œuvrer à l’accomplissement de la création.
L’espérance, c’est croire que, malgré la dureté des événements, malgré l’absurdité de l’œuvre de mort dont nous sommes les témoins, autour de nous et parfois en nous, Dieu veut la vie de l’homme et que cette vie peut se bâtir et se développer, même au cœur des crises qui secouent notre humanité.

Dans l’Exhortation apostolique aux peuples belligérants et à leurs chefs que le pape Benoît XV écrivit le 28 juillet 1915, il disait : « Que l’on y réfléchisse bien : les nations ne meurent pas ; humiliées et oppressées, elles portent frémissantes le joug qui leur est imposé, préparant la revanche et transmettant de génération en génération un triste héritage de haine et de vengeance. Pourquoi ne pas peser, dès maintenant, avec une conscience sereine, les droits et les justes aspirations des peuples ? Pourquoi ne pas commencer, avec une volonté sincère, un échange de vues, direct ou indirect, à l’effet de tenir compte, dans la mesure du possible, de ces droits et de ces aspirations ? Béni soit celui qui, le premier, élèvera le rameau d’olivier et tendra la main à l’ennemi en lui offrant la paix dans des conditions raisonnables ! L’équilibre du monde, la tranquillité prospère et assurée des nations reposent sur la bienveillance mutuelle et sur le respect des droits et de la dignité d’autrui, beaucoup plus que sur la multitude des hommes d’armes et sur l’enceinte formidable des forteresses. »
Mais Benoît XV, à l’époque, n’a pas été entendu. Le serait-il davantage aujourd’hui ?

Frères et sœurs, puisque nous rappelons la mémoire de tant d’hommes dont la vie a été fauchée trop tôt par la mort, prions pour que les sacrifices qu’ils ont consentis aiguisent notre vigilance et ravivent notre espérance. J’aimerais terminer avec ces mots de Charles Péguy, mort dès le début de la guerre, le 5 septembre 1914, au cours de la bataille de l’Ourcq, près de Meaux. Dans le Porche de la deuxième vertu, il écrit ces lignes que nous connaissons tous :

La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’ Espérance.
La Foi ça ne m’étonne pas.
[…]
La Charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas.
[…]
Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’ Espérance.
Et je n’en reviens pas.
L’Espérance est une toute petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
C’est cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversa les mondes révolus.
[…]
L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera.
Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de ses grandes sœurs,
qui la tiennent par la main,
La petite espérance s’avance.
Et au milieu de ses deux grandes sœurs, elle a l’air de se laisser traîner.
Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher.
Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.
Et en réalité, c’est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne, et qui fait marcher le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.
Et les deux grandes ne marchent que pour la petite.

Nous aussi, frères et sœurs, veillons avec vigilance sur la fragile espérance.
Parce qu’elle combat l’indifférence, elle est l’autre nom de la paix.
Amen !

+ Jean-Marc Aveline

Évêque auxiliaire de Marseille
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