samedi 18 juillet 2015

JEAN LACOUTURE (1921-2015)

Jean Lacouture, le biographe et ses grands hommes

Grand reporter et biographe de renom, Jean Lacouture, décédé le 16 juillet à l’âge de 94 ans avait une ambition: « Ne pas raconter sa vie telle quon la vécue, mais la vivre telle quon la racontera. » Une existence toute en panache dont il a assumé les faux pas.
L’éditeur et écrivain Pierre Nora l’appelait « l’éternel jeune homme ». Une inaltérable curiosité et une énergie hors du commun ont permis à Jean Lacouture de traverser le siècle et d’y laisser sa trace par un journalisme engagé et près de soixante-dix livres. L’œil rieur et le sourire affable dans un visage buriné, une voix forte aux accents profonds, un enthousiasme méridional nuancé par une pudeur héritée d’une jeunesse dans la grande bourgeoisie catholique bordelaise, l’homme avait un charisme certain et le contact aisé.

« CHRÉTIEN J’ÉTAIS, CHRÉTIEN JE DEMEURE PROFONDÉMENT »
Ce fils d’un chirurgien réputé, venu au monde en 1921 après quatre filles, suit sa scolarité au collège Saint-Joseph de Tivoli à Bordeaux. Il se dira « un pur produit » de cet apprentissage auprès des Jésuites« Ils m’ont donné une bonne formation humaniste. Ils voulaient faire de nous des cadres dans ce qu’ils peuvent avoir de meilleur. C’était un projet conservateur, libre à nous de nous désengager… ce que j’ai fait. Mais chrétien j’étais, chrétien je demeure profondément. Je n’ai jamais « décru » en Dieu. »
Ce parcours le conduira à publier un livre en deux tomes sur les Jésuites en 1992. Jeune homme sage nourri de Gide et de Bernanos, Jean Lacouture mène brillamment ses études entre Sciences-Po à Paris et la faculté de droit et de lettres à Bordeaux.

« UNE CHOSE QUE JE NE ME PARDONNERAI JAMAIS »
En juin 1940, à tout juste19 ans, il quitte précipitamment la capitale pour rentrer chez ses parents. Il n’entend pas l’Appel du 18 juin dont le texte, partiellement publié dans La Petite Gironde, est découpé et conservé précieusement par sa mère. Rejoindre Londres? Se battre? Il hésite. « Préparation des examens, lâcheté, acceptation, expliquera-t-il. Sur les six ou sept vrais amis que nous étions, l’un franchit les Pyrénées, un autre partit dans un régiment de parachutistes à Londres. Après la guerre, nous n’eûmes pas vraiment d’explication entre les braves et les autres… » 
Fin 1943, pour échapper au STO, Jean Lacouture se cache dans le Périgord, rejoint un maquis en 1944 puis la 2e DB de Leclerc. Trop tardivement à ses yeux. « C’est une chose que je ne me pardonnerai jamais. La suite m’a sorti de la honte, mais ne me rachetait pas. » 
Convaincu d’avoir profondément déçu sa mère, ardente gaulliste, il ne ratera pas la prochaine marche de l’Histoire: la décolonisation. Affecté en Indochine au service de presse du Général Leclerc pour rendre compte de la campagne et en rencontrer les principaux acteurs (Leclerc, Sainteny, Ho Chi Minh, Giap), il aime davantage le portrait et l’entretien que le récit des batailles. Surtout il voit l’indépendance comme une évidence et en fait sa cause.

« LE JOURNALISTE AGIT COMME UN DIPLOMATE »
En 1947, attaché de presse de la Résidence générale au Maroc, il rencontre Simonne, journaliste engagée, de sept ans son aînée. Jean Lacouture l’épouse, adopte sa fille et ne cessera de la vouvoyer jusqu’à sa mort en 2011. Avec elle, il écrit son premier livre L’Égypte en mouvement alors qu’il est correspondant de France-Soir au Caire.
Journaliste d’abord à Combat, il rejoint la rédaction du Monde dont il devient une signature et couvre la décolonisation avec passion, brillant avocat notamment de l’émancipation algérienne. La noble cause de l’anticolonialisme l’aveugle parfois. Décillé, il n’aura de cesse de battre sa coulpe: sur le Vietnam, où il a refusé de voir la « recolonisation stalinienne »; sur le Cambodge, où il a soutenu les Khmers rouges.
Homme de gauche prônant un « journalisme d’intervention », il ne croit pas à l’objectivité. « Le journaliste agit comme un diplomate: il sefforce de comprendre et faire comprendre les différents points de vue, tout en ne cachant pas qu’il souhaite telle issue plutôt que telle autre. » Son écriture demeure marquée par ses lectures de Madame de Sévigné et de Chateaubriand chez les Jésuites. « J’en ai gardé le péché mignon de vouloir faire un peu trop« joli » avec des effets de manches ou de plume sans doute contestables au regard du strict journalisme. » Loin de se limiter aux questions politiques, il écrit pour Le Monde et Le Nouvel Observateur, dirigé par son ami Jean Daniel, sur les sujets qui le passionnent: lopéra, le rugby et la tauromachie.

« JE ME LAISSE AISÉMENT CHARMER PAR LES GRANDS HOMMES »
Né dans les articles, son goût des portraits prend sa pleine mesure avec les biographies. Après la parution de Cinq hommes et la France (Habib Bourguiba, Ferhat Abbas, Ho Chi Minh, Mohammed V, Sékou Touré), Jean Lacouture s’attelle à partir des années 1970 à d’imposantes biographies qui font date: Nasser, André Malraux, François Mauriac, Pierre Mendès France, De Gaulle, Mitterrand, Germaine Tillion, Paul Flamand. Plus que des récits détaillés de parcours, il sattache à la compréhension globale du personnage, volontiers « détouré » de son époque.

Ses livres pleins de fougue et d’emphase mettent en valeur les lumières plus que les ombres. « Je me laisse aisément charmer par les grands hommes, reconnaîtra-t-il. Je suis un peu trop porté à l’admiration, ce qui diminue mon sens critique. » Cela lui vaut le reproche d’avoir tu l’homosexualité de Mauriac ou les liens de Mitterrand avec Bousquet. Directeur de la collection « L’histoire immédiate » au Seuil, Jean Lacouture a écrit beaucoup sur ses contemporains, mais il s’est fait aussi le biographe inspiré de Montaigne, Champollion, Montesquieu, Stendhal, Dumas… Faute, les dernières années de sa vie, de trouver un contemporain à sa mesure.

REPÈRES BIOGRAPHIQUES
9 juin 1921. Naissance à Bordeaux.
1945. Attaché de presse à l’état-major du général Leclerc en Indochine.
1950-1951. Journaliste à Combat.
1951. Mariage avec Simonne Grésillon.
1956. Premier livre L’Égypte en mouvement avec Simonne Lacouture.
1957-1975. Chef du service outremer et grand reporter au Monde.
1961-1982. Directeur de collection au Seuil.
1980. François Mauriac.
1984-1986. De Gaulle en trois tomes.
1998. Mitterrand, une histoire de Français en deux volumes.
2010. Paul Flamand.
2012. Le tour du monde en 80 ans, entretiens avec Stéphanie Le Bail


Source ; Journal LA CROIX

Publication : Claude Tricoire (Bibliothèque dAix et d'Arles)
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